Claude Vinci

  Né en 1932 dans un tout petit village du nord de l'Indre où son père était maître d'école de la classe unique. Il a traîné très tôt ses fesses au fond de la classe, à tel point que ses parents, aux alentours de ses trois ans, ont découvert qu'il savait lire, écrire et compter sans qu'il eut vraiment appris. A bien sûr connu la guerre de 39-45 mais surtout le maquis, fait la... plus
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Je suis issu d’une famille de communistes du Berry. Je suis né en 1932 dans un petit village au nord de l’Indre. Ce village ne compte à l’époque qu’une centaine d’habitants. J’ai ainsi suivi les cours à l’école élémentaire dans une classe unique où mon père était l’instituteur. Grâce à cela j’ai su lire, écrire et compter dès l’âge de trois ans. J’ai le souvenir de parcourir en compagnie de mes parents les pages de L’Humanité, mon intérêt se dirigeait surtout sur la bande-dessinée de Félix le Chat.

En octobre 1943, je rentre au Lycée de garçons de Châteauroux, à une vingtaine de kilomètres de chez moi. Je suis interne et ne vois mes parents que certains week-ends et les vacances scolaires.

Aux vacances de la Toussaint de la même année, je vois mon père enterrer une boîte de fer au pied d’un pommier du jardin. Dès qu’il a le dos tourné, je me précipite vers sa cachette déterrer son trésor. A l’intérieur de la boîte je trouve pêle-mêle de l’argent, des papiers et un paquet de feuilles, des « récitations ». Je lis la première, le titre est Liberté. Je ne comprends pas pourquoi mon père cache tout cela, et surtout pourquoi de la poésie au milieu de l’argent et des papiers ?

Cet événement me marqua tellement que des années plus tard, dans ma carrière de chanteur, la première chanson que j’enregistre est Liberté

Je ne cherche pas d’explications auprès de mon père soupçonnant que ces questions concernent les grandes personnes.

Pourtant, quelques temps plus tard, aux vacances de noël 1943, un autre événement du même type allait faire lumière sur ce mystère. Ces vacances me ramènent chez moi. Une après-midi je vois arriver un homme chez nous. Il confie à mon père un sac en toile de jute. Les deux hommes discutent un peu faisant tout leur possible pour ne pas se faire entendre. Une fois le visiteur parti, mon père dépose le sac dans la réserve de bois. Je le vois le cacher sous des bûches. Cela ne fait qu’attiser ma curiosité. Que cachait donc mon père ? Je trouve des morceaux de fer en vrac et des tuyaux à bouts jaunes formant un ensemble surréaliste. Il se produit dans mon esprit le même questionnement qu’un mois auparavant : pourquoi cachait-il ce genre d’objets ? Je n’ai que onze ans et ces trucs de grand ne me parlent absolument pas.

Pourtant le lendemain, mon père vient me trouver. Il me confie qu’il m’avait vu fouiller dans la réserve et regarder dans le sac : « Je t’ai vu, oui. Je ne t’ai pas arrêté car il est peut-être temps que je t’explique quelque chose. Tu vois ces morceaux de fer, en fait ce sont les éléments d’une mitraillette Sten. Cette mitraillette je vais aller la porter dans un maquis de résistants. Ils sont six et ils vont la monter eux-mêmes. Si tu veux, tu peux m’accompagner ». Pendant toute l’explication de mon père je ne pouvais m’empêcher de voir un héros en lui. Il était déjà revenu de cette guerre terrible qui ravageait la France. Il avait été fait prisonnier et avait réussi à se faire rapatrié pour raison médicale. Je ne suis qu’un enfant à ce moment-là, mais je rêve de connaître un peu de cette d’aventurier qu’il mène.

Dans le maquis je rencontre un certain Paul Stern, un Hongrois qui a, en Espagne, a participé aux Brigades Internationales. Il y a aussi Adrien, un jeune garçon de 16 ans.

Nous rejoignons les maquis, ma mère, ma sœur et moi en juin 1944. Mon père était parti quelques temps auparavant, clandestin total du CDL[1] de la région. Nous habitons donc dans les bois, sous des tentes faites de toiles marabouts. Là, Adrien devient le grand frère que je cherchais. Il me raconte sa vie, à Nancy, ses envies, comment il voit son avenir. Il m’apprend beaucoup et nous jouons souvent ensemble. Il me protège et fait de notre installation dans les bois un décor de batailles et de victoires. En juillet 1944, la Libération frappe déjà à nos portes. Notre compagnie, FTP 2223, s’installe alors dans le « château » de Frédille, à Montchéry.

Il reste pourtant beaucoup d’Allemands en France. Ils ne veulent sûrement pas abandonner ce territoire si facilement. Le 28 août 1944, les bruits de la guerre reviennent dans notre village. Une colonne de l’armée Allemande remonte du sud ouest de la France et massacre plusieurs villages par lesquels elle passe. J’apprendrais plus tard que ce fut la fameuse colonne Elster composée de plus de deux mille soldats allemands. Nous sommes plus de quatre-vingts dans ce « château ». Les maquisards nous emmènent dans les bois alentour. C’est Adrien qui m’accompagne. Il me dit au-revoir, je ne sais pas encore que c’est la dernière fois que je verrai son visage. Six maquisards restent près du château, parmi eux il y a Paul Stern et Adrien. Ils restent par pur sacrifice, ils font ce geste de bravoure immense pour nous sauver la vie, à nous, réfugiés dans les bois. Rien n’aurait pu les sauver. Leurs gestes est un véritable sacrifice vis-à-vis de nous. Des haies j’entends les coups de fusils, les bottes qui claquent, les mortiers. Je ne sais pas combien de temps a duré cette bataille, je n’ai en tête qu’Adrien. J’espère encore le revoir. Cette amitié, dans l’esprit de l’enfant que je suis, est éternelle, elle ne peut connaître la mort ou la séparation.

Quand tout s’arrête, ma mère m’empêche de rejoindre Adrien. J’insiste tant bien que mal.

Je ne revois Adrien, après quatre heures de combat, que sous un drap blanc sur lequel est inscrit son nom. Aucun des six hommes restaient dans le « château » n’a survécu. J’ai appris plus tard les circonstances de la mort d’Adrien. Dès le début de la bataille, un obus de mortier a traversé son corps. Une chapelle ardente a été organisée dans la mairie de Frédille pour rendre hommage à ces hommes qui avaient donné leurs vies pour nous sauver.

Aujourd’hui une stèle a été érigée à l’endroit où ils sont tombés. Je m’y rends chaque année pour le jour de la commémoration. Depuis la mort de Maxime Bonnet que j’appelais encore longtemps après la guerre de son nom de résistant, lieutenant Michel, c’est moi qui me charge de faire le discours d’hommage. Je ne le fais jamais sans une grande émotion. Elle m’étreint car ce moment me renvoie à cette amitié intense qui m’a liée à un jeune adolescent. Sa bravoure et son courage font que je suis encore là. J’ai aussi écrit un récit[2] dans lequel je tente de retranscrire l’agonie d’Adrien. Quatre heures de souffrance avant l’ultime souffle. J’habille son supplice de souvenirs d’enfance, ceux qu’il me racontait durant nos longues conversations. J’ai voulu écrire sa mort pour que les hommes ne l’oublient pas.

 

[1] Comité Départemental de Région.

[2] La trop courte vie d’Adrien, Claude Vinci, éd. Le temps des Cerises, 1995.

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