Claude Vinci
Souvenirs associés
Il n'y a pas encore de souvenirs associés.Lorsque j’embarque pour l’Algérie en 1956, j’ai l’intime conviction que je ne ferai pas cette guerre jusqu’au bout. Le massacre des Portes de Fer dont j’ai été témoin ont suffi à définitivement me convaincre. C’est ainsi que le jour même de cette tuerie, je déserte de l’armée française et m’en vais rejoindre le FLN.
Je reviens en France avec Mohamed Boudia alias Mustapha, dirigeant du FLN, et cela sans encombre. Ma date de naissance me protégeait d’une possible arrestation. Je venais de commettre un acte qualifié de haute trahison envers l’état, je devais alors prendre des précautions. Heureusement j’avais effectué mon service militaire une année en retard par rapport à ma date de naissance. Ce contingent n’avait pas été rappelé à combattre en Algérie. Néanmoins je ne foule pas le sol français sans ressentir de crainte. A peine arrivé, je fonce à mon appartement récupérer quelques affaires. Là, je vais voir un camarade, membre lui aussi du PC, pour lui expliquer la situation et lui demander de bien vouloir vérifier les allées et venues de l’immeuble. Je demande le même service à une jeune femme qui habite au sixième étage ainsi qu’à ma concierge. L’armée dispose de mon adresse et pourrait donc me rendre visite…Sur mon carnet militaire figure aussi l’adresse de mes parents, il me faut alors les prévenir. Ils sont en vacances à Saint-Raphaël. J’irai les rejoindre après mon rendez-vous avec Mustapha à la Closerie des Lilas, café restaurant dans le 14 ème arrondissement à Paris. J’y rencontre un autre haut responsable du FLN, Saïd Amroun, alias André. Les deux hommes me conseillent de m’éclipser quelque temps, pour ne pas éveiller les soupçons.
Le soir même, je quitte Paris pour Saint-Raphaël, je n’ai pas de temps à perdre. Mes parents sont très heureux de me revoir, surtout mon père ; je devine une grande fierté dans ses yeux. De chez eux, j’appelle Simone et Yves, Yves Montand et Simone Signoret. Je sais que je peux compter sur leur amitié. Je téléphone à Autheuil, je tombe sur Marcelle, leur cuisinière. Elle m’apprend qu’ils sont à Saint-Paul de Vence. J’appelle « La Colombe d’Or ». C’est Simone qui répond. Je lui raconte tout.
A la fin de mon histoire, elle ne dit qu’une seule chose : « Viens ! ».
Ils se rendent à un concert de Juliette Gréco au Casino de Sainte-Maxime. Je connais très bien Juliette, je suis donc ravi de pouvoir les accompagner. Cette sortie me changera les idées. D’ailleurs quand Juliette me voit, elle sait l’histoire de ma désertion, elle me saute dessus pour me couvrir de baisers. Yves et Simone sont aussi très heureux de me revoir. Ils sont touchés par ma démarche et me soutiennent dans mon choix. Ils ont la gentillesse de m’héberger le temps qu’il faut, chez eux à Autheuil, en Normandie.
Tous les deux jours je contacte mes parents et mon ami à Levallois pour savoir si la police s’était manifestée. Au bout de deux mois, voyant que la situation n’avait pas évoluée, je décide de rentrer chez moi. Je n’ai pas dû être porté déserteur.
Je peux à présent commencer à œuvrer pour la Fédération Française du FLN. Mais avant cela je reprends mon travail rue du Faubourg Saint-Honoré, chez Ramsay, un antiquaire. Je ne mens pas sur ma situation quand je lui demande de bien vouloir me reprendre. Il accepte sans broncher. Au cas où la police se présente à mon travail, nous mettons au point une explication : j’ai du être rapatrié pour cause de santé et puis il y a toujours ma date de naissance…
Le FLN me confie la responsabilité des financements. Je gère les transactions entre la Belgique, la Suisse, l’Allemagne et toute la France. C’est une somme d’environ 300 à 500 millions d’anciens francs par mois. Ce sont les cotisations de tous les Algériens soutenant la lutte du FLN.
Quand l’indépendance de l’Algérie est proclamée en juillet 1962, c’est la fête chez tous les membres ou sympathisants du FLN. Je ne me rappelle pas avoir mangé autant de couscous et de méchouis dans ma vie. Je ne regrette pas un seul instant d’avoir déserté de l’armée et aidé le FLN en France. Pour moi, c’était la seule issue possible, tout comme intégrer la résistance durant la Seconde Guerre Mondiale. J’étais et je serai toujours en lutte contre l’oppresseur quelque que soit sa nationalité ou sa religion.
Cet engagement m’a fait fat passer à côté de la légion d’honneur mais j’ai eu droit à un titre que je porte avec fierté « Moudjahid d’honneur ».









