Claude Vinci

  Né en 1932 dans un tout petit village du nord de l'Indre où son père était maître d'école de la classe unique. Il a traîné très tôt ses fesses au fond de la classe, à tel point que ses parents, aux alentours de ses trois ans, ont découvert qu'il savait lire, écrire et compter sans qu'il eut vraiment appris. A bien sûr connu la guerre de 39-45 mais surtout le maquis, fait la... plus
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Evénement : Guerre d'Algérie

  En 1950, je quitte Châteauroux, mes parents, ma cher région où j’avais connu les maquis et la résistance pour monter à Paris poursuivre mes études. J’intègre les Arts et Métiers. Dans ma région, je jouais dans l’équipe de football « La Berrichonne ». J’ai pu continuer à Paris en intégrant l’équipe de football nationale en catégorie junior. J’y tiens le poste de gardien de but.

Mon entraineur est le très célèbre René Vignal. Un homme hors du commun qui ne cessa jamais de nous soutenir. Un jour, en février 1953, il me propose de l’accompagner au Vélodrome d’Hiver pour les Six-Jours. Sur place, je vois toutes les vedettes du moment. Vignal les connait toutes. Il a la gentillesse de me les présenter. Je rencontre Daniel Gélin, Serge Reggiani, Françoise Arnoul, Gérard Philipe et surtout Yves Montand.

Une autre passion nait, le chant. Je me produis ainsi dans différents cabarets. Une passion qui est née, plus tard elle deviendra un métier.  

En mai 1953, je dois effectuer mon service militaire. Il durera 18 mois. Grâce à mon niveau sportif, les autorités m’affectent à la section du sport. On me suggère d’incorporer l’équipe de France militaire, mais il me faut devenir professionnel. Je ne peux accepter. Mon service militaire s’achève au mois d’octobre 1954.

Je rentre à Paris et je trouve un travail dans un magasin d’antiquités et de décoration rue du Faubourg Saint-honoré, chez Ramsay.

Cette trêve sera de courte durée. Je suis rappelé en 1956. La France est en guerre contre l’Algérie. Je n’accepte pas ce conflit colonialiste et je ne veux donc pas intégrer l’armée française. Plusieurs de mes amis au sein du Parti sont pieds-noirs. Je décide alors de demander à mes camarades ce qu’ils en pensent. J’ai besoin de connaître leurs avis mais surtout d’avoir leur approbation sur ma décision. Ma cellule me convoque. Elle est au complet, vingt-deux hommes sont devant moi, vingt-deux hommes que je dois convaincre. Après mon plaidoyer sur les raisons de mon insoumission, nous votons.  Dix-neuf voix sont pour mon départ, trois contre. Parmi les trois voix, il y a la mienne et celle de mes deux amis peids-noirs.

Je pars le 10 mai. Il nous a fallu huit jours pour atteindre Marseille. Plusieurs cheminots se trouvent parmi les rappelés. Je les mobilise pour chercher un moyen de faire arrêter le train. Une idée formidable leur vient, ils vont couper les tuyaux en caoutchouc des freins. Cette opération immobilise le train dans un village non loin de Valence. Les mécaniciens sur place refusent de réparer notre sabotage. Nous restons immobilisés quarante-huit heures. Là, des lits douillets nous ont accueillis. Je me plais à  imaginer que beaucoup de naissances ont du avoir lieu neuf mois plus tard…

Cet état de jouissance ne dure que deux jours. Les CRS envoyés de Marseille obligent les cheminots à effectuer les opérations nécessaires et nous font remonter dans le train.

A Marseille nous prenons un bateau pour Alger. L’ambiance à bord n’est pas à la fête. Certains de mes nouveaux amis partagent mon idée sur la  guerre. Pourtant lorsque nous débarquons à Alger ces appréhensions vont vite s’estomper. Nous sommes d’abord reçus par les dames de la Croix-Rouge. Elles nous donnent des cigarettes, des gâteaux, des boîtes de jus de fruit nous précisant qu’il faut qu’on les écrase après usage par crainte que les fellaghas ne les utilisent comme grenades. Puis nous sommes emmenés dans une caserne, près de la Maison Blanche.

Plusieurs légionnaires sont déjà stationnés sur place. C’est ici que débute l’instinct guerrier dans l’esprit de ses soldats novices. Nous sommes fournis de tout l’attirail d’un bon soldat : shorts, pataugas, chaussettes longues, chapeaux de brousse, tenue saharienne et le fameux cheich des légionnaires. Une fois les munitions sont distribuées, les hommes auparavant réticents se sentent puissants. Nous n’avions jusqu’à présent que des armes vides. J’assiste à la métamorphose chez mes camarades. Ils se montrent les armes, pavanent dans la tenue de soldats, loin de chez eux, ils pensent que tout leur est permis. Quant à moi, j’ai depuis longtemps l’envie de déserter et cela depuis le moment où j’ai reçu mon appel. Cette guerre n’est pas la mienne, elle est contraire à mes idéaux. J’aurais pu prendre les armes contre Franco, contre toute guerre contre le fascisme, mais pas dans un conflit colonialiste.

Mon régiment s’installe à Fondouk, petit village se situant à une vingtaine de kilomètres d’Alger. Nous logeons dans une ferme. Ma section est de garde la première nuit. Au matin je me retrouve de garde au château d’eau. Il est cinq heures du matin lorsque j’entends un bruit de mitraillettes. D’où peut-il provenir ? Je suis seul à surveiller le château d’eau, la peur m’envahit. Les autres gardes me rejoignent : « C’est quoi ce bruit ? D’où il vient ? On doit aller se planquer, prévenir les autres. Faut faire quelque chose là !». Je sens qu’ils ont autant peur que moi. A ce moment-là je vois un homme, un algérien, sortir de la ferme, il a une arme sur l’épaule. Je cours vers lui, inquiet. Il me salue d’un grand sourire : 

-  Bonjour monsieur le français. Alors vous êtes là pour nous défendre. 

-   Mais vous n’entendez pas les mitraillettes ? Nous sommes attaqués ! …

-   Mais non, ce sont les cigognes. Tous les matins elles claquent du bec de cette manière. Chez vous c’est le coq, ici ce sont les cigognes.

Je me retourne en direction du château d’eau, et effectivement, je vois des nids de cigogne. Toute cette trouille pour des oiseaux…

Un mois plus tard, nous quittons la ferme pour les Bibans, aux portes du Sahara. Nous gardons le barrage d’El Ksob, près de Bordj Bou Arréridj. Il y a comme un air de vacances dans les débuts de notre installation. Nous nous baignons, nous jouons aux cartes, rien de belliqueux ne transpire dans notre quotidien si ce n’est les armes que nous portons. Nous serons vite ramenés à la réalité. Le 8 août ma section doit partir en soutien aux environs des Portes de fer, protéger les arrières des paras et légionnaires sur une vaste opération d’arrestation qui doit avoir lieu dans cinq douars différents.

Je n’ai pas envie d’y participer. Je suis de plus en plus contre cette guerre. Un mois plus tôt je suis arrivé à faire naître un vent de révolte dans nos rangs. C’était le 14 juillet. Robert Lacoste, alors gouverneur général de l’Algérie, se joint à nous. Au moment de la levée de drapeau je commence par crier : « l’Algérie aux Algériens », petit à petit tous les autres soldats me suivent dans mes cris. Nous lui avons offert un drôle d’accueil à notre Gouverneur Général. Mais je reste pourtant dans les rangs de l’armée à poursuivre un combat qui n’est pas le mien.

Nous partons alors ce matin du 8 août sur les routes ensablées du sud de l’Algérie. Je ne suis pas tranquille lorsque je conduis ma section au point de rendez-vous. Certains de mes compagnons de route ne partagent pas mes inquiétudes, j’entends certains dire « Enfin, on va manger du fellouze ! ». C’est triste mais c’est ainsi, la guerre fait surgir des instincts meurtriers que l’on tente de retenir en société. 

Arrivés sur le site, nous nous installons derrière des rochers, non loin de l’un des douars visés. Je me trouve à un peu près cinq cent mètres du douar. Puis j’entends le bruit d’hélicoptères au-dessus de nous. Ils s’immobilisent au-dessus des villages et débarquent des pars et des légionnaires armés jusqu’aux dents. Dans un premier temps les soldats attaquent en tirant des coups de feu sur toutes les personnes qui croisent leurs chemins. Ils finissent leur travail au lance-flammes. C’est terrible, dégueulasse, révoltant. Il n’y a pas un seul homme dans les victimes de ces atrocités, que des femmes et des enfants. Ils vont même brûler le bétail. Je suis en rage, je dois agir. Je saisis mon arme et la pointe sur un légionnaire qui brûle une femme devant mes yeux. Je tire. Mon arme ne fonctionne pas. Les autres me jettent un regard noir. Je suis bien trop loin pour que le légionnaire ait vu mon geste. A ce moment précis, je sais que je ne passerais pas un jour de plus au sein de cette armée. Les affrontements ont duré quatre heures. Ce massacre est, à mes yeux, aussi violent et terrible que celui que connût Oradour sur Glane.

Lorsque je conduis la jeep de ma section jusqu’à notre campement, je n’ai qu’une seule idée en tête : partir.

Dès la tombée de la nuit, je fais ma valise, me mets en tenue de sortie, et monte dans ma jeep. Je dois rouler jusqu’à la gare de Bordj Bou Arréridj pour prendre le train en direction d’Alger. Je m’arrête à quelques kilomètres de la ville pour me reposer. Je ne peux pénétrer dans la ville et y attendre habillé comme je le suis. Je ne dispose d’aucune tenue civile, et la tenue de sortie du militaire nous identifie bien comme appartenant à l’armée française ; après le massacre d’hier, je ne veux risquer de me faire arrêter. J’ai connaissance de l’horaire du train, j’irai donc à la gare quelques minutes avant le départ.

L’heure de départ approchant, j’abandonne ma jeep dans une rue de Bordj Bou Arréridj  semblant déserte.

Lorsque je monte dans le train, je me rends compte que je suis le seul militaire. Le wagon est bondé de monde, je me retrouve nez à nez avec deux jeunes algériens. J’ai la peur au ventre. J’imagine qu’ils vont me donner un coup de poignard, ils ont tous les droits ici, c’est chez eux. Personne ne les dénoncerait. Le train passe par les Portes de Fer. Les images d’hier me reviennent brutalement à l’esprit, elles me donnent le courage nécessaire pour adresser la parole aux deux jeunes hommes face à moi.

- Alors, vous n’avez pas envie de me donner un coup de couteau ? Vous avez toutes vos chances ici. 

- Ben non monsieur, Vous avez pas choisi d’être militaire. On vous en veut pas.

Je peux respirer, ces deux hommes n’ont pas les intentions que je leur prêtais. Nous pouvons discuter ensemble de choses et d’autres sans aucune crainte. J’essaye tout de même de justifier ma présence dans un train, loin de mes troupes. J’invente une femme enceinte qui m’attend à Paris. L’un d’eux m’apprend qu’il était en France il y a seulement quelques mois. Le hasard fait bien les choses car il travaillait à l’usine Citroën à Levallois. Les fenêtres de mon appartement donnent sur ladite usine. Cette coïncidence nous rapproche et nous permet de parler librement. Il m’apprend ainsi qu’il a quitté la France pour intégrer le FLN. Nous nous quittons à Alger. Je me rends chez un membre du Parti Communiste Algérien. Un ami de Paris m’avait donné son adresse au cas où.

Cet homme me prête des vêtements civils. Il me propose de rencontrer un des dirigeants du PC algérien. Ils sont tous les deux étonnés de ma désertion mais me mène jusqu’à Mohammed Boudia qu’il me présente sous le nom de Mustapha. J’apprends qu’il va être un haut responsable du FLN en France. Dès qu’il me voit, je devine dans ses yeux une interrogation : « Vous n’êtes pas Claude Vinci ? », je réponds étonné : « Oui », « Je vous ai vu dans un cabaret à Paris il y a quelques temps de cela. Vous chantiez. Vous étiez accompagné au piano par Serge Gainsbourg ? ». C’est incroyable, cet homme qui est un des plus hauts responsables de la résistance algérienne m’avait vu chanter !

Je leur expose ma situation  en leur proposant mes services dans les maquis rouges. Dans un premier temps, ils sont réticents à ma proposition : « Nous apprécions le fait que tu veuilles te joindre à nous. Mais ce n’est pas une décision que tu dois prendre à la légère. Si tu décides d’intégrer la résistance, il te faudra combattre des hommes de ton pays. Imaginons qu’un jour tu te retrouves face à l’un de tes amis, que feras-tu ? Serais-tu capable de le tuer ? En plus je ne sais pas si les hommes des maquis te feront confiance, justement parce que tu es français. Je te propose plutôt de rentrer en France et d’œuvrer là-bas avec notre Fédération de France. »

Je sais que tout ce qu’il dit est vrai et juste. J’y avais déjà pensé. Il est évident que la confrontation directe avec des militaires présupposait une remise en question de tellement de choses. Je n’allais effectivement pas tuer des soldats parmi lesquels pouvaient se trouver des amis. J’accepte donc de l’accompagner en France. Mais cela n’allait pas être aussi simple : comment pourrais-je quitter le territoire algérien sans me faire prendre par les autorités françaises ? Je suis déserteur et cet acte est considéré comme une haute trahison.

Le responsable du PC allait me trouver la solution. Cette solution, c’est ma date de naissance. D’après cette date, j’aurai du accomplir mon service militaire en 1952 et non en 1953. Les personnes ayant effectués leur service militaire à cette époque n’ont pas été rappelés pour la Guerre d’Algérie. Je me retrouve donc avec la meilleure couverture possible et cela sans avoir à fournir de faux-papiers. 

Je quitte alors l’Algérie accompagné de Mustapha avec comme dernière image celle de femmes et d’enfants brûlés vifs.

 

Pour le 1er novembre 2008, j’ai été invité à Bordj Bou Arréridj. Je suis retourné sur le site des Portes de Fer que je ne reconnus pas au premier abord. Puis un survivant de la tuerie, qui avait 8 ans à l’époque, me montra les lieux exacts du massacre. Il me raconta aussi la mort de sa mère et de ses deux sœurs, d’abord tuées au fusil puis passées au lance-flamme. Nous nous sommes longuement embrassés, en larmes. La seule chose que j’ai pu lui dire est « Pardon, au nom de la France ».

1 commentaires
1940 Lu

la vérité

par michel Berthelemy | 17-11-2011

Le témoignage sur la tuerie peut paraître difficile à croire, mais il dit la vérité sur ce qui s'est réellement passé pendant cette guerre. Je suis ancien appelé, et je peux dire que cet acte s'est répété un grand nombre de fois. Et cela sur fond de mépris quotidien, d'humiliations incessantes, de brutalités gratuites. Sans parler naturellement de la pratique systématique de tortures de toutes sortes Je n'ai pas eu le courage de Claude Vinci, je n'ai rien dit. Je le salue.