Jean-Christophe Choblet

Scénographe  
Cercle de Confiance
Afficher Cercle de Confiance
Souvenirs publiés

Tout afficher

Souvenirs associés

Il n'y a pas encore de souvenirs associés.

Se connecter

e-mail
Mot de passe
M'identifier automatiquement sur cet ordinateur

Mot de passe oublié ?

Vous n'avez pas encore un nom d'utilisateur et un mot de passe ?
Retour à la liste

A l’occasion d’une exposition sur le cirque à la mairie de Paris, j’ai rencontré Anne-Sylvie Schneider, directrice de la communication de l’hôtel de ville. Cette dernière m’a alors parlé de l’envie du maire, Bertrand Delanoë, d’utiliser les voies sur berge de la capitale pour offrir des vacances aux franciliens qui n’ont pas la chance de partir en congés. En ce sens, elle a évoqué l’idée du maire de créer une plage artificielle sur les quais, avec des activités ludiques et sportives gratuites.

Elle m’a parlé de tout cela très simplement et m’a demandé sans manière si cela m’intéresserait de réfléchir au concept. J’ai bien entendu immédiatement acquiescé, un tel projet ne se refuse pas, il est particulièrement excitant pour un créateur comme moi !

C’est ainsi que -avec deux collaborateurs- je me suis retrouvé à plancher deux semaines sur le sujet. Et qu’en févier 2002 je suis allé présenter mes travaux, dessins réalisés à la main et par ordinateur, à l’hôtel de ville. Tout est ensuite allé très vite : un premier rendez-vous avec Anne-Sylvie et le maire pour leur présenter mes esquisses et un second dans la foulée en tête à tête avec Monsieur Delanoë. Ce dernier m’a alors demandé : « C’est très intéressant, mais seriez-vous capable de réaliser très concrètement ce que vous avez dessiné ? »

Après cela, les réunions de travail hebdomadaires se sont enchaînées avec les différents collaborateurs de la mairie. En effet, il fallait que tous les services concernés par le projet (voirie, sécurité, sports, parcs et jardins, direction des affaires culturelles…) soient bien coordonnés. D’autant plus que le temps qui nous était imparti était on ne peut plus court puisque la date d’ouverture de Paris-Plage était fixée au 28 juillet. Il nous a donc fallu travailler vite et bien ! L’enveloppe budgétaire pour le projet était d’un montant global de 1,5 million d’euros, une somme qui n’a pas évolué.

Au fil des semaines et avec mes collaborateurs, nous avons ensuite réfléchi à toute la scénographie à mettre en place. Pour rappel, la scénographie pourrait se définir comme l’art d’agencer un espace scénique grâce à la coordination des moyens techniques et artistiques.

Nous avons ainsi réfléchi à la meilleure manière d’exploiter intelligemment l’espace et nous avons dessiné le mobilier urbain, cabines de plage, parasols, oriflammes, planchers, pontons…Bref, tout ce qui allait rendre le lieu vivant et l’habiller pour l’occasion.

Tout ceci devait être pensé dans une globalité, un ensemble harmonieux et répondant au mieux au cahier des charges de la mairie. C’est précisément cela le rôle du scénographe : avoir cette vue d’ensemble, proposer et s’adapter aux contraintes.

Si les prérogatives du maire étaient claires -transformer les voies sur berge en plage et proposer des activités ludiques et sportives gratuites aux visiteurs- les contraintes à respecter étaient multiples. Dans un tel cadre et en plein cœur d’une ville comme Paris, on ne peut évidemment pas faire tout et n’importe quoi. C’est pourquoi le projet fut pensé très en amont et affiné au fil de nos réunions et des nouvelles propositions que nous apportions.

A la date fixée, nous étions prêts. L’après midi de jour d’ouverture, il y avait tellement de monde que nous en avons été quelque peu effrayés, allant même jusqu’à nous demander si nous n’allions pas être obligés d’évacuer les lieux !

Dans un tel endroit et sur une telle superficie -près de trois kilomètres sur la voie Georges Pompidou, du tunnel des Tuileries au virage Sully- la capacité d’accueil du public est limitée et la saturation arrive vite, comme nous l’avons vu sur cette première édition. Voilà pourquoi on ne peut pas installer trop ni n’importe quel mobilier. Ni proposer toutes les activités que l’on souhaiterait. La sécurité doit rester une priorité. C’est pour cela que Paris-Plage s’est étendu au bassin de la Villette en 2007 afin de désengorger la voie Georges Pompidou.

Lors de cette première édition de Paris-Plage, nous avons utilisé près de 1500 tonnes de sable et installé une trentaine de palmiers, 350 bains de soleil (les chaises longues en plastique), 680 transats en bois, 22 cabines de plage, quatre buvettes et une centaine d’oriflammes.

Pour continuer dans les grands chiffres, Paris-Plage aujourd’hui c’est:

2,5 kilomètres de promenade pour les visiteurs avec un accès renforcé pour les handicapés, quatre plages, 2000 tonnes de sable déversées, 640 chaises, 160 tables, 250 parasols, 140 oriflammes et 26 hamacs pour faire la sieste. Ce sont aussi 61 cabines de plage, huit buvettes, 220 m2 de bassins de baignade, une soixantaine d’embarcations (pédalos, voiliers, canoës…) et de nombreuses installations sportives et ludiques (mur d’escalade, pétanque, espaces détente…)

Pour faire fonctionner tout cela quotidiennement pendant un mois de 08h00 à minuit, 14 kilomètres de câble électrique sont nécessaires. Et pour veiller à la sécurité du public, 640 secouristes sont sur place. Il faut cinq jours et six nuits pour installer Paris-Plage. Et deux jours pour démonter. C’est alors l’heure de trier les quelques 60 tonnes de déchets.

Comme je l’évoquais plus haut, nous avons donc été dépassés par le succès de cette première opération sur laquelle 2,5 millions de personnes se sont rendues. Une bonne surprise n’arrivant jamais seule, nous fûmes également agréablement surpris de constater qu’il n’y avait pas de casse ou de dégradation volontaire du matériel. Seule l’usure de ce dernier nous contraint à le remplacer.

En 2008, Paris-Plage a doublé la surface de jeu et le tonnage de sable, conquit les deux côtés de la Seine, quai de la Loire comme quai de la Seine, et renforcé encore les activités proposées. Un espace enfant fut crée ainsi qu’une base nautique en plein Paris. Et puis pour la seconde année consécutive, le parvis de l’hôtel de ville céda sa place à un jardin éphémère de 2900 m2 et 400 arbres. Jardin entièrement démonté à la fin de l’été.

A ce jour, il y a eu sept éditions de Paris-Plage et j’ai travaillé sur cinq d’entre elles.

Paris-Plage, c’est un concept en perpétuelle évolution, rien n’est figé : si nous reprenons les idées qui ont fonctionné auprès du public, nous cherchons sans cesse à les améliorer. Mais aussi à offrir une nouvelle offre aux visiteurs. C’est ainsi que j’ai notamment installé des "parabrumes" (brumisateurs) et des hamacs afin que les gens puissent faire la sieste. L’idée, c’est d’améliorer sans cesse le confort du visiteur et de diversifier l’offre culturelle et sportive. Tout en respectant les contraintes inhérentes au lieu et à la sécurité de celui-ci.

Preuve de son succès, le concept de Paris-Plage a été repris dans de nombreuses villes, tant en province qu’à l’étranger, à l’instar de la désormais fameuse « Nuit Blanche » de Christophe Girard. On pourrait notamment citer Berlin, Bruxelles, Budapest, Munich, New York ou encore Londres.

Aujourd’hui à Paris -c'est-à-dire sur la voix Georges Pompidou et au bassin de la Villette- de nombreux partenariats sportifs et culturels se mettent en place afin de proposer toujours plus et mieux au public. Ceux qui ne partent pas ont désormais un accès libre à de très nombreuses manifestations : initiations sportives et culturelles, tournois, bals, guinguettes, concerts…La liste serait trop longue. Ainsi lorsqu’on vient passer une journée à Paris-Plage, on peut tout aussi bien choisir de flemmarder dans un transat mais aussi de participer à toutes sortes d’activités. Et tout cela gratuitement, qui plus est !

Lorsque je regarde en arrière, je suis heureux et fier d’avoir contribué à cet immense succès qu’est Paris-Plage, une idée dont la paternité revient à Bertrand Delanoë. D’autant plus heureux que ce n’était pas gagné d’avance…

En effet, je me souviens qu’en 2001les quais avaient déjà été fermés à la circulation pour tenter de faire un peu respirer la ville. Quel ne fut pas le courroux du puissant lobby automobile ! Ce même lobby qui d’ailleurs ne se privera pas de critiquer vertement Paris-Plage : « Politique paillette », « On ne veut pas de Disney à Paris ! » « Tout cela défigure notre capitale ! » et autres amabilités… A bien y réfléchir, ce n’est pas très étonnant au fond: ce qui est nouveau dérange, c’est bien connu : ce sont toujours les pionniers qui en prennent pour leur grade ! Certains eurent donc quelques a priori pour le moins négatifs. Ceux-là, bien entendu, n’entendaient rien à la belle démarche du maire qui voulait offrir des vacances à tous ceux qui n’avaient pas la chance de pouvoir quitter la capitale…

Un dernier mot pour dire que je n’ai jamais travaillé à la scénographie de Paris-Plage pour l’argent. Non seulement je ne raisonne pas ainsi, mais en plus de cela ce n’était pas vraiment une opération lucrative ! Si j’ai immédiatement accepté, c’est tout simplement parce que le projet était passionnant et représentait un certain nombre de défis à relever.

C’est en effet formidable d’avoir la chance de travailler sur une scénographie urbaine, c’est un vrai privilège de pouvoir réinventer et mettre en scène le paysage d’une ville comme Paris !

Autre élément qui compta pour moi, je suis aussi très sensible à la notion d’éphémérité, travailler sur du temporaire, comme pour la « Nuit Blanche » évoquée plus haut. Investir un lieu public, le transformer, le magnifier et le faire ainsi redécouvrir à ses habitants, c’est un pari on ne peut plus excitant ! Et puis il y a un côté magique dans tout cela : vous créez une scénographie puis un matin vous vous réveillez et tout a disparu !

Je suis convaincu que le concept de Bertrand Delanoë a encore de belles années devant lui. Parce qu’il est magique. Et que nous allons continuer à travailler pour le rendre encore plus attractif, séduisant et novateur.

  

0 commentaires
2687 Lu
Soyez le premier à commenter ce souvenir