Michel Laclotte

Retraité
Historien d’art, spécialiste de la peinture française et italienne des XIV et XVème siècles. Conservateur en chef du département des peintures du musée du Louvre, à partir de 1966. Acteur essentiel du projet grand Louvre. Entre 1987 et 1995 : premier président directeur du musée du Louvre. Dès 1972, il défend l’idée de transformer la gare d’Orsay en musée. Conservateur en... plus
Cercle de Confiance
Afficher Cercle de Confiance
Souvenirs publiés

Tout afficher

Se connecter

e-mail
Mot de passe
M'identifier automatiquement sur cet ordinateur

Mot de passe oublié ?

Vous n'avez pas encore un nom d'utilisateur et un mot de passe ?
Retour à la liste

En tant que conservateur en chef du département des peintures, j’ai participé au projet Grand Louvre qui a été lancé en 1981. Avant la guerre déjà, se posait le problème du manque de place. La muséographie contemporaine supposait d’avantage d’espace pour exposer les oeuvres,  mais aussi pour l’accueil du public : restaurant,  librairie, services d’accueil, services pédagogiques… On rêvait que le ministère des Finances, qui occupait l’aile nord du Palais du Louvre, s’installe ailleurs, et nous laisse le champ libre. D’ailleurs, ce lieu ne convenait pas non plus aux  fonctionnaires : le ministre profitait de grands appartements luxueux, mais pour l’ensemble du personnel, l’espace était peu commode.

Quand François Mitterrand a annoncé en septembre 1981, peu après son élection, que le ministère quitterait le Louvre au profit du musée, les conservateurs ont poussé un cri de joie. C’est Jack Lang qui lui avait proposé l’idée. Il faut se rappeler la masse noire des Finances et l’impression navrante que donnait la cour Napoléon, transformée en parking…

Il y a sept départements au Louvre : Peinture,  Arts Graphiques, Sculpture, Objets d’Art, dont trois départements antiques (Egypte, Orient, Grèce et Rome). Avec les autres conservateurs de ces départements, nous nous sommes rapidement mis au travail. Il s’agissait de calculer la place dont chacun avait besoin, pour l’exposition et les réserves, et l’espace nécessaire à l’accueil des visiteurs. Le Président Mitterrand a nommé un responsable : Emile Biasini, qui s’est révélé un patron idéal pour un projet d’une telle ampleur.  Il a trouvé l’architecte : Ieoh Ming Pei. Pei est d’origine chinoise, de formation américaine, mais il est très lié à l’Europe classique et à l’architecture française. C’est un œnologue raffiné. Il connaît le Sud-Ouest aussi bien pour le vin de Bordeaux que pour les dessins d’Ingres à Montauban.

Pei a tout de suite compris qu’il fallait inscrire le réaménagement du Louvre dans l’urbanisme parisien. Il a ainsi pris en compte cette grande ouverture vers l’ouest, en direction de la Concorde et de la Défense. Grâce à la disparition du Palais des Tuileries (que j’espère, on ne reconstruira jamais, ce serait une stupidité !), la perspective est inouïe. Pei a également  repris l’idée de placer l’entrée du musée au centre de la cour Napoléon. Et de creuser… J’ai vu ses premiers dessins : le tracé de la pyramide n’est pas venu tout de suite. Il voulait une entrée souterraine. Et puisque le budget était conséquent, on en a profité pour organiser des fouilles archéologiques !

Pei souhaitait creuser essentiellement, pour dégager de l’espace pour l’entrée du musée  et y amener de la lumière. Il ne fallait pas que le visiteur ait la sensation de descendre dans une bouche de métro. Il a imaginé un hall accueillant, ouvert sur l’extérieur, monumental. Pei est un architecte géomètre. Son idée de construire une pyramide carrée  s’appuyait d’abord sur l’idée de créer un prisme lumineux qui reflèterait les rayons du soleil dans le sous-sol. 

  On a organisé une simulation grandeur nature au moyen de câbles tendus. Nous avions prévu cela à l’aube, afin d’éviter un attroupement de badauds. Jacques Chirac, qui était maire de Paris, a assisté à la simulation et a donné son accord. Ce n’était pas gagné d’avance… Le projet soulevait des discussions politiques ; certains pensaient que la pyramide était une façon d’asseoir l’autorité pharaonique de Mitterrand, ce qui est parfaitement ridicule. Alors quand Jacques Chirac a donné sa bénédiction, ça nous a rassuré.

Les conservateurs en chef se sont tous réunis en janvier 1984, à Arcachon. Au beau milieu de l’hiver, Monsieur Biasini avait loué un hôtel pour nous accueillir. Nous avons travaillé ensemble, pour nous mettre d’accord, entre conservateurs, architectes, administrateurs et programmateurs. Cette association a fait naître un flux d’idées et nous nous sommes tous très bien entendu sur leur réalisation.

Traditionnellement, les conservateurs sont tenus au droit de réserve. Nous avons dérogé à la règle en écrivant une lettre collective au directeur des musées de France, Hubert Landais. Grosso modo, on y affirmait que le projet était épatant. La lettre a été publiée dans la presse. Elle approuvait le projet dans son ensemble, y compris la pyramide. Parce qu’à l’époque, de nombreux mouvements, des livres, des articles de journaux contre la construction de la pyramide  s’étaient déclenchés. Parfois avec violence. Je me souviens d’avoir pris un taxi, lors d’un déplacement à Nice ; le chauffeur était bavard ; il m’a demandé ce que je faisais comme métier. J’ai répondu que je m’occupais du Louvre, et il a explosé… Il n’était jamais venu à Paris, mais il était furibard ! Il ne fallait pas toucher au Louvre !  

Plus sérieusement, beaucoup de gens se sont mobilisés pour critiquer le projet et empêcher son exécution. Pei a dû subir une épreuve pénible : celle de présenter ses plans   à la  commission des monuments historiques,  foncièrement opposée. Il a été très humilié par les remarques hostiles à son égard, et encore… il ne comprenait pas bien le français !

En 1986, intervient un autre obstacle : Edouard Balladur, le ministre des finances, refuse de quitter le Louvre ! Le chantier de réaménagement de l’aile Richelieu est déjà très avancé, mais le ministre tient à prendre son temps pour plier bagage. Il ne voulait pas être bousculé, mais n’était pas hostile au projet. Il me l’a confirmé après m’avoir convoqué dans son bureau  pour que je lui montre les plans  du Grand Louvre.

En 1987, j’avais été nommé directeur du musée du Louvre. La fonction est nouvelle : auparavant c’était la direction des musées de France qui tenait ce rôle et le directeur du Louvre n’avait qu’une fonction administrative.

En 1988, la première partie du projet Grand Louvre prend fin et nous organisons l’inauguration de la pyramide, de l’auditorium et des fossés de l’ancien Louvre médiéval. C’est une première prise de possession de l’espace. En 1993 aura lieu l’inauguration de l’aile Richelieu.

En juillet 1989, Mitterrand souhaite que le sommet du G7, celui des sept pays les plus industrialisés, se déroule au Louvre sous la Pyramide.  Avant le déjeuner, a lieu une visite guidée pour les chefs de gouvernements. La seule, parmi eux, qui se soit vraiment intéressée aux œuvres, c’est Margaret Thatcher !  A ceux de mes amis anglais qui disaient, «  Elle est analphabète », je pouvais répondre : « Peut-être, mais c’est la seule qui ait demandé à voir des œuvres ! » Elle  s’attardait dans la salle des Antiques, la salle des Caryatides, tandis que Madame Bush déjeunait avec ses copines, les épouses des présidents, dans la salle à manger Napoléon III de l’aile  Richelieu. Mitterrand est venu la chercher en disant : « Allez, allez, Margaret, on va déjeuner maintenant ! »

Quand nous avons organisé la première Journée Portes Ouvertes au public, j’ai entendu des gens dire «  Pour une fois qu’on voit à quoi servent nos impôts  !  » et  j’ai vu deux gamins courir dans les cours. Le garçon a crié à la sœur : « Il faudra amener les parents ! »… Et quand je suis sorti avec Pei, par l’entrée  de la Pyramide, les gens l’ont reconnu et l’ont applaudi.

 

0 commentaires
5731 Lu
Soyez le premier à commenter ce souvenir