Michel Laclotte
Retraité
Souvenirs associés
Il n'y a pas encore de souvenirs associés.Si j’ai été mêlé à la création d’Orsay, c’est que la Galerie du Jeu de Paume dépendait du département des peintures du musée du Louvre, dont j’étais le conservateur en chef. C’était une annexe située dans le jardin des Tuileries. On y montrait la peinture impressionniste et Hélène Adhémar en était directrice. Mais les salles étaient saturées : la place manquerait pour exposer les tableaux qui viendraient certainement s’ajouter à la collection, par achat ou par donation. D’autant plus qu’à l’époque un changement de goût assez radical faisait resurgir une partie des œuvres du XIXème, négligées au profit de l’impressionnisme : l’éclectisme du Second Empire, l’Art Nouveau, l’art académique (les " pompiers "), le symbolisme…Et puis nous savions qu’il faudrait recevoir les œuvres postimpressionnistes du Musée d’Art Moderne qui n’iraient pas au futur Musée du Centre Pompidou et qui étaient au Palais de Tokyo. Où pourrait-on montrer tout cela ?
En 1972, on apprend que le problème de la gare d’Orsay est résolu. Inaugurée pour l’exposition de 1900, elle était condamnée depuis quelques années (pour l’anecdote, Orson Welles y a tourné son film Le Procès et Jean Louis Barrault y monta son théâtre). Elle devait être détruite pour que soit construit, à la place, un grand hôtel. Elle ne servait plus en tant que gare, et son esthétique, longtemps contestée, retrouvait des admirateurs. On venait de détruire les Halles, on n’allait pas détruire ce monument de la Belle Epoque. Sensible aux protestations, Jacques Duhamel, ministre de la Culture à l’époque, décide donc de la faire classer.
Un soir, avec Pierre Rosenberg, alors mon adjoint (et qui deviendra mon successeur aux Peintures, puis à la tête du Louvre), nous traversons la Seine et passons devant la gare d’Orsay.
L’illumination ! Nous nous regardons, comme frappés par l’évidence :
– Ça y est ! C’est ça ! C’est le lieu rêvé pour y transporter le Jeu de Paume et le reste !
Nous sommes très contents de nous. Dès le lendemain matin, je cours voir le directeur des Musées de France, Jean Chatelain. J’entre dans son bureau et m’exclame :
– On a trouvé la solution !
Il me répond :
– Du calme, du calme…
Effectivement, je réalise que notre idée peut sembler saugrenue. Je demande quand même :
- Est-ce que vous nous autorisez à en parler autour de nous ?
Le directeur acquiesce. Quelques jours plus tard, un journaliste ami écrit un article sur le thème: « Une idée formidable : transformer la gare d’Orsay en musée ! »
Et, très rapidement, Georges Pompidou approuve l’idée. Valéry Giscard d’Estaing prend en main le projet avec enthousiasme… Un Etablissement public de préfiguration est mis en place.
Michel d’Ornano, ministre de la Culture, propose de me nommer responsable scientifique du projet Orsay. Ma spécialité, c’est la peinture italienne, les primitifs, ce n’est pas le XIXème. Et, surtout, je ne souhaite pas quitter le département des peintures du Louvre. Alors, j’hésite… Finalement, j’obtiens deux garanties : conserver ma responsabilité aux peintures, et constituer mon équipe comme je l’entends. Je m’entoure donc de spécialistes du XIXème, plusieurs jeunes conservateurs, parmi lesquels Françoise Cachin, qui dirigera le musée après l’ouverture, Anne Pingeot, passionnée par la sculpture du XIXème (très dynamique, elle parcourt Paris à bicyclette, prend des photos partout), Geneviève Lacambre et Henri Loyrette.
Le concours lancé pour recruter un architecte est remporté par une équipe de trois Français, Colboc, Pierard et Philippon, rejoints pour l’aménagement muséographique par une célèbre architect-designer italienne, Gae Aulenti.
La tâche la plus difficile est de délimiter une période : où commencer ? Où finir ? Orsay ne peut pas être le musée de tout le XIXème, mais seulement d’une partie. Notre première idée est d’exposer les oeuvres grosso modo de 1863 à 1907. 1863 est une date historique, celle du « Salon des refusés » : Manet et d’autres peintres sont exclus par le jury du Salon annuel et exposent leurs oeuvres en marge du Salon officiel. C’est l’événement qui lance l’avant-garde. 1907 est la date de clôture que nous avons choisie, celle des Demoiselles d’Avignon de Picasso.
Nous souhaitons également que le musée d’Orsay permette l’exposition d’œuvres de toutes les techniques artistiques (peinture, sculpture, arts décoratifs, arts graphiques, photographie, architecture, cinéma…) et internationales, sans négliger le contexte historique et social qui serait évoqué grâce à des expositions temporaires, des films, des conférences, de la musique.
Les travaux de conception et d’aménagement seront longs et ardus. Nous avons la chance d‘avoir comme président de l’Etablissement public Jacques Rigaud, avec qui je m’entends parfaitement. L’enjeu est de taille et le temps nous est compté. Mais l’équipe des conservateurs est soudée tout au long du projet. On a vraiment l’impression de créer quelque chose et qu’une telle chance est unique.
Le président Giscard d’Estaing avait suivi avec un vif intérêt le chantier. Un jour, nous recevons sa visite. Alors que nous le raccompagnons vers la sortie, après qu’il ait vu les maquettes préparant l’accrochage, il me dit :
– Mais… je n’ai pas vu… enfin, où donc mettez-vous La Liberté de Delacroix ?
– Monsieur le président, on ne la met pas ! La Liberté date de 1830, c’est bien avant la date que nous nous sommes fixé !
– Mais La Liberté, c’est le symbole du XIXème ! Le symbole de la République ! et un chef d’oeuvre du romantisme. Comment montrer le XIXème siècle sans le romantisme ?
Je suis bien ennuyé. Dans les jours qui suivent, je prends rendez-vous avec le ministre de la Culture, Jean- Philippe Lecat, pour lui expliquer clairement le problème :
– Exposer La Liberté de Delacroix, ça veut dire exposer tous les grands Delacroix du Louvre, ce qui entraine les grandes toiles de Géricault aussi, et il n’y a pas la place à Orsay! Le musée d’Orsay ne peut pas être un musée du XIXème siècle !
Le président de la République finit par ne pas insister, mais son intervention est positive en ce sens qu’elle nous oblige à réfléchir, à retravailler pour évoquer le romantisme. Effectivement, 1863, c’est un peu tard. On remonte un peu dans le temps, et la date que nous choisissons finalement est autour de 1848- 1850. 1848, c’est l’année des révolutions dans toute l’Europe, de la naissance du réalisme, avec Gustave Courbet, et un peu plus tard de la première grande manifestation de l’architecture de verre et de métal à Londres, avec le Crystal Palace.
Le projet appelle un énorme programme d’acquisitions, passionnant d’ailleurs. Nous récupérons des oeuvres « pompier » oubliées. Nous créons des sections entières de collections, par exemple pour l’Art Nouveau international ou la photographie.
En 1981, c’est l’élection de François Mitterrand. Il reprend donc à son actif le plan d’Orsay. Je suis convoqué à l’Élysée. Je sais qu’il ne sera pas hostile au projet. Mais il est réellement très intimidant. Il me désigne un fauteuil en face du sien.
– Monsieur le conservateur, asseyez-vous… Expliquez-moi… Pourquoi faut-il créer un musée du XIXème siècle ?
– Il ne faut plus l’appeler « musée du XIXème », monsieur le président ! C’est une erreur…
– Alors, comment voulez-vous l’appeler ?
– Le « musée d’Orsay ».
– Le musée d’Orsay… Mais ça ne veut rien dire…
– Monsieur le président, et le Louvre alors ? Et les Offices ? Et le Prado ?
La gare d’Orsay est ainsi devenue le musée d’Orsay. A l’ouverture, le musée a été très discuté. Je me souviens de Pierre Soulages me demandant: « Pourquoi tu as mis tant de pompiers ? » et d’autres nous disant : « C’est pas mal, mais c’est un peu juste pour les tendances éclectiques. » L’architecture a été critiquée, on disait : « Ça ressemble à des catafalques. » Je suis parti le jour suivant l’ouverture, sans trop vouloir lire tous les comptes-rendus de presse. Inutile de me rendre malade. Mais, auprès du public, Orsay a été un succès considérable.
Un jour, aux États-Unis, j’ai entendu deux conservateurs discuter entre eux. L’un a dit : « I hate Orsay ! » et l’autre a répondu : « I love Orsay ! » ; et moi, je me suis dit : « Ça y est, c’est gagné ! »
Le jour de l’inauguration, François Mitterrand avait invité Valéry Giscard d’Estaing, puisqu’il était à l’origine du projet et l’avait soutenu tout au long de son mandat. Le premier ministre, Jacques Chirac, de moins bonne humeur tout au long de la visite suivait aussi. Arrivé à l’étage, il s’est exclamé :
– SPAN> Mais enfin, pourquoi tous ces Gauguin ici ? Il faudrait en envoyer quelques-uns à Tahiti !
Quant à Giscard, en apercevant les quelques tableaux de Delacroix que nous avions exposés (puisqu’ils datent de la fin de sa vie et correspondent à la période choisie), il me jette un regard et dit : « Je croyais que M. Laclotte ne voulait pas de Delacroix ! »









