Jochen Gerz
Artiste
Souvenirs associés
Il n'y a pas encore de souvenirs associés.Après la réalisation du monument contre le fascisme de Hambourg, qui avait été éprouvante, je donnais des cours à l’académie des beaux-arts de Sarrebruck, sur la frontière franco-allemande. J’étais professeur de photographie. Huit élèves sont venus vers moi, de différents horizons - il y avait un sculpteur, un peintre, une vidéaste, quelques jeunes artistes qui réalisaient des performances - ils m’ont dit : « On veut vivre une expérience, comme Hambourg… ». J’étais fatigué. La polémique autour du monument de Hambourg avait été violente. Je ne voulais plus en entendre parler.
Ce sont les jeunes qui m’ont forcé la main. Ils m’ont traîné dans les rues de la ville. Je me suis retrouvé au château de Sarrebruck, où siège le Parlement de la Sarre. On a visité les sous-sols et il y avait là un musée d’histoire. Trois anciennes cellules étaient ouvertes au public. À l’intérieur, les murs étaient couverts d’écritures. Ça m’a beaucoup touché. Les derniers mots des prisonniers lorrains, avant leur départ pour les camps, se trouvaient là, gravés dans la pierre… Je me suis fait avoir…
Je refusais de créer une oeuvre que l’on puisse toucher. Je ne voulais plus abandonner mon travail aux mains des gens. Le monument que j’avais réalisé à Hambourg avait été vandalisé, couvert de croix gammées. Et d’y repenser, ça me tournait l’estomac.
L’un des étudiants racontait une histoire… c’était comme dans un rêve : des pierres, pillées dans un cimetière juif, avaient été utilisées pour paver les rues... Ce récit, la violence des cellules d’emprisonnement, la violence que j’avais provoquée moi-même à Hambourg… tout cela, m’a donné une idée. Nous allions réaliser un monument contre le racisme. Devant le château de Sarrebruck, il y a une allée pavée. On a commencé à retirer une à une les pierres et à graver, sur chacune d’elles, le nom d’un cimetière juif d’Allemagne. Puis à les remettre, face contre terre, de façon à ce que rien ne soit visible. Cela se passait la nuit.
Avec les étudiants, nous nous sommes mis au travail, en secret, notre activité étant illégale. L’un d’entre eux habitait en France et possédait une camionnette. Pour gagner de l’argent, parallèlement à ses études, il travaillait la pierre. Dans la nuit, nous avons enlevé les pavés et nous les avons remplacés. Nous avons monté un groupe presque militaire pour réaliser ce travail, sans que personne ne sache ce que nous étions en train de faire… Nous avons rédigé une lettre, en utilisant le papier officiel de l’université : « To whom it may concerns… Merci d’aider les étudiants en archéologie, lors des fouilles qu’ils réalisent sur le Tel du château de Sarrebruck… Ce Tel est le lieu originaire des formations sédimentaires de la région... ». L’histoire du sédimentaire, ça n’était pas faux… Il y avait un commissariat de police à côté du Parlement, et les policiers, croyant aider de jeunes archéologues, nous prêtaient main-forte…
Le directeur de l’école me demandait : « Mais quand travaillerez-vous sur la photographie ? ». Je répondais « Bientôt, bientôt… Ça nécessite quelques préparatifs… » D’ailleurs, après avoir retiré et gravé les pierres, on les a photographiées, une à une.
C’était nouveau cette façon de s’immiscer dans les affaires de la mémoire, en biais, avec de la ruse.
Dans la journée, nous téléphonions aux représentants des communautés juives de la région. Nous leur demandions de nous donner la liste des cimetières juifs qui existaient en Allemagne avant le troisième Reich.
Nous avons reçu la première liste, composée de 24 cimetières et nous étions très fiers. J’ai dit alors : si une seule communauté juive refuse de nous donner ses listes, on arrête le travail ! Après avoir répertorié les cimetières de la ville, nous avons élargi notre liste aux cimetières de la région et puis aux Lander alentour… Et finalement, nous avons établi la seule liste des cimetières juifs dans toute l’Allemagne. Ça nous a pris deux ans et demi, il y en a 2146…
Les 64 communautés juives ont toutes participé. Sauf une fois. J’ai téléphoné au représentant d’une communauté de Rhénanie palatine, un vieux professeur juif. Les étudiants disaient : « On a tout essayé, le monsieur a 94 ans… » Il y avait beaucoup d’attaques contre les cimetières juifs à l’époque... J’ai contacté ce professeur, qui m’a répondu : « vous lisez les journaux comme moi ! Je gère plus de 100 cimetières, je suis seul avec ma secrétaire… ». Je me suis dit : « S’il refuse, c’est la fin… ». Je lui ai décrit le concept. Je lui ai expliqué pourquoi nous voulions le réaliser. Le vieil homme ne cédait pas. Avant de raccrocher, il m’a demandé : « Et pourquoi vous voulez renverser les pierres face contre terre, et que personne ne les voit ? ». J’étais tellement tendu que j’ai commencé à l’engueuler « vous n’avez pas le monopole de la peur ! Vous n’avez pas le monopole de la méfiance !… ». Il nous a donné ses listes.
Au bout de deux ans il y avait des rumeurs dans la presse sur des pierres devant le château. J’ai été voir le ministre président ; « Ce que vous faites est illégal ! C’est un sol qui est la propriété de l’état ! L’idée est merveilleuse, mais il vous faut une majorité au Parlement »
On a été au Parlement. Les partis étaient représentés : les libéraux, les socialistes, les verts, les conservateurs… J’ai exposé mon projet et nous avons obtenu une petite majorité.
Je me rappelle un député qui m’a dit : « Monsieur, vous êtes terrible... Je dois maintenant, tous les matins, pour me rendre au travail, marcher sur ces pierres… » Il est plus difficile de se soustraire à ce que l’on ne voit pas qu’à ce qui est visible.
Pour l’inauguration, en 1995, le président des communautés juives arrive accompagné du ministre président, sans avoir pris connaissance du dossier que nous lui avions envoyé. Il est habitué à inaugurer des monuments. C’est un homme âgé qui a prononcé des beaucoup de discours… La place est pleine de monde, la presse attend, et au moment de prendre la parole, il panique. Il se tourne vers moi et demande : « Mais où il est, le monument ? »
La ville a voulu poser une plaque : elle permettrait d’expliquer aux gens l’existence d’un monument à cet endroit. Nous ne voulions pas de plaque pour un monument invisible. Nous sommes arrivés à un compromis : « la Place du château de Sarrebruck » a été rebaptisée « Place du monument invisible ».









