Bruno Mouron
Photographe
Souvenirs associés
Il n'y a pas encore de souvenirs associés.Le sous-commandant Marcos annonce qu’il amorce une grande marche vers Mexico. Il est le chef de l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN), un groupe révolutionnaire mexicain. Il présente cette marche pacifique comme celle des laissés-pour-compte et de tout le peuple indien. Il veut que les peuples indigènes soient reconnus par le congrès mexicain. Il est suivi par de nombreux paysans du Chiapas.
Un ami journaliste parlant espagnol me propose ce reportage : « On pourrait suivre le commandant Marcos ? » J’évoque cette idée dans les bureaux de Paris Match. Elle n’emballe personne. Je propose alors le projet au Figaro magazine ; le rédacteur en chef ne semble pas convaincu non plus. Or, nous ne pouvons pas partir comme ça, de notre propre initiative, les frais du voyage sont élevés… Finalement, nous parvenons à convaincre la rédaction de Match.
Nous prenons l’avion, et nous arrivons au premier rassemblement, qui a lieu en février, à la frontière du Guatemala. Nous louons une voiture déglinguée puis nous remontons vers Mexico. Sur la route, nous écoutons des cassettes des Pink Floyd… Nous traversons le Chiapas, sans confort, comme des aventuriers, avec un seul challenge en tête: prendre Marcos en photo !
Il conduit la marche, cagoulé, coiffé d’une casquette râpée, sa vieille mitraillette sur le dos.
C’est impressionnant de voir tout ce peuple marcher derrière lui, souvent la nuit: des femmes et des enfants avec des flambeaux… Quand ils traversent un village, il n’y a pas un bruit, on entend juste leurs chaussures sur la terre. Ils se mettent à chanter, tous ensemble, d’une même voix. Les villageois se réveillent, les rejoignent… Marcos est un sauveur pour eux…
Un étudiant mexicain qui était à la fac à Paris connaissait un proche du commandant: il nous avait donné des contacts. Nous avons donc harcelé les militants proches de lui, pendant presque trois semaines, pour qu’il nous reçoive.
Une centaine de journalistes suivaient la marche, toutes les télés américaines étaient présentes. Mais le jeu, c’était d’arriver à le convaincre de nous accorder un entretien exclusif. Mais bien sûr il ne voulait parler à aucun journaliste…
Notre chance a été d’être tenaces… et Français ! Le sous-commandant Marcos aime la France, parle français et adore Françoise Sagan… Donc, il a fini par accepter de nous recevoir. C’était plus de quinze jours après notre arrivée. L’homme est très grand, mince, il n’a pas du tout la morphologie d’un mexicain. Quant aux traits du visage, je n’en sais rien, il n’a pas enlevé sa cagoule ! L’entretien a duré une heure, il nous a écrit un poème. Nous avons plaisanté, tout s’est bien passé. C’est quelqu’un d’intelligent et de très cultivé.
Nous l’avons suivi jusqu’à Mexico. J’ai adoré participer à cette aventure, mais sincèrement, il y a des moments où je rêvais d’un bon bain chaud et d’une chambre d’hôtel… Les paysans du Chiapas vivent dans des conditions qui nous paraissent exécrables. Pourtant, même sans confort, ils sont heureux… Ils sont heureux dans leur condition de parents, d’agriculteurs, ils ont toujours vécu dans la campagne, heureux même sans confort… Est-ce que les parquer dans des villes, devant la télé, les rendrait plus heureux ?
A Mexico, ils ont investi la grande place par milliers, et ça, c’était magnifique !
On sent bien que Marcos ne prendra pas le pouvoir, il est trop idéaliste… Et puis malgré tout, cette histoire de cagoule ne rend pas justice à sa cause. Ne pas l’enlever, ne pas dire qui il est, c’est un peu artificiel quand même… J’ai un peu cette sensation qu’il se construit un personnage, et en fin de compte, il ne peut plus retirer cette cagoule ! Il est prisonnier à l’intérieur de lui-même…









