Benjamin Stora
Historien
Souvenirs associés
Jusqu’à l’âge de douze ans, je vivais à Constantine. Avec mes parents, nous sommes arrivés en France le 13 Juin 1962, environ deux semaines avant l’indépendance de l’Algérie. Notre préoccupation principale était de trouver où se loger. Nous habitions à trente, dans un petit pavillon de quatre pièces. Mon père est resté deux ans au chômage. Quand il a finalement trouvé un travail, il a fallu s’habituer à sa nouvelle condition ouvrière ; mes parents ont été déclassés socialement. J’éprouvais une grande solitude, le sentiment d’être incompris. La France me semblait peu généreuse, archaïque, puritaine et hypocrite. Le clan, la famille, la joie de vivre en groupe, l’entraide, c’était bien fini… A Sartrouville, où l’on s’est installé, les habitants ne connaissaient même pas leur voisin d’en face. Mes parents parlaient fort, avec l’accent pied-noir ; ils voulaient se lier d’amitié avec tout le monde, comme en Algérie. Et je me rendais compte que rien n’était prévu pour nous accueillir. Il m’a fallu apprendre les codes, parler doucement, dissimuler mes origines, perdre mon accent : cela s’appelle l’intégration.
De mon enfance, il ne me reste que des souvenirs de guerre : l’armée dans les rues, le couvre feu, les attentats, les barbelés. J’ai vu des gens mourir à côté de moi. En Algérie, les enfants restaient dans les maisons ; la rue n’accueillait plus leurs jeux, mais les affrontements des adultes.
A l’enfermement de l’Algérie jusqu’en 1962, a succédé la solitude de la France glaciale, jusqu’en 1968. Et Mai 1968 a été pour moi le retour du soleil, la libération !
J’étais lycéen à St Germain en Laye, en classe de première… Et j’écoutais Europe 1. Tout le monde écoutait Europe 1, à l’époque. Dans son émission Campus, Michel Lancelot parlait du mouvement hippie, de la musique folk, de la jeunesse anglaise et américaine. En écoutant la radio, nous savions qu’ailleurs, les jeunes se marraient. Nous l’écoutions la nuit, et nous avions le sentiment que la France dormait. Le seul espace de liberté, c’était cette radio interactive, "alternative comme" on dirait aujourd’hui.
Quand on a dix-sept ans, on est toujours révolté contre l’ordre établi. J’éprouvais une grande angoisse et une vraie rage. Comme tous les autres jeunes gens de mon âge, j’avais la volonté d’exister dans cette société, d’être représenté. La classe politique ne reflétait pas nos aspirations : les élus étaient vieux, ils apparaissaient comme décalés et corrompus. En France, avant soixante ans, il était impossible d’accéder au pouvoir. Il suffit (encore aujourd’hui !) de regarder l’Académie française : la moyenne d’âge est de quatre-vingts ans ! Déjà, je savais que, dans ce système verrouillé, il n’y aurait pas de place pour moi.
Tous les médias nous semblaient contrôlés. Les chanteurs yéyés dont on nous abreuvait, participaient d’une entreprise d’abrutissement. Il y avait aussi des vieux chanteurs que plus personne n’écoutait : Johnny Hallyday était, déjà à l’époque, complètement has been. Nous, on aimait les Doors, Janis Joplin, Jimmy Hendrix… On voulait parler, on voulait échanger, être écouté. Mais la télé était censurée, et les journaux d’un ennui à mourir.
Il n’y avait pas de mixité à l’école : les filles d’un côté, les garçons de l’autre ! Cet étouffement global, sexuel, culturel, politique, nous a conduit, nous, les lycéens, à devenir révolutionnaires, instantanément, au premier souffle d’une explosion venue d’ailleurs.
Le premier ébranlement politique, qui a provoqué un choc dans la jeunesse, a été le Vietnam ! Dans la presse officielle, on ne pouvait rien apprendre. Sartrouville était une municipalité communiste. Alors, on allait chercher de l’information au sein des partis politiques, sans savoir ce qui relevait de la propagande ou de la vérité. L’essentiel était d’apparaître « différent ».
Je ne parlais de rien avec mes parents. C’était comme s’ils vivaient sur une autre planète. Pour moi, ils étaient très vieux et ils ne pouvaient absolument pas me comprendre. La mode, la musique, la littérature, tout cela leur était étranger… Nous habitions ensemble, mais dans deux mondes étanches.
Une famille de substitution très forte est apparue avec Mai 68 : le parti politique. Quarante ans plus tard, mes amis sont toujours les mêmes.
J’ai le sentiment que la France n’a jamais intégré Mai 68. Aujourd’hui, quand on dit « A bas Mai 68 ! », ça signifie « A bas les années 70 ! ». Les années 70 sont la continuité logique du mouvement révolutionnaire. C’est la période du féminisme, de la loi pour l’avortement, de la liberté vestimentaire et des grands concerts de musique. Le cinéma se fait l’écho d’un élan collectif, politique avec Zabriskie Point, Les trois jours du condor, Un après midi de chien…
En 1970, je me suis inscrit à la fac de Nanterre, d’où était parti le mouvement de Mai, deux années plus tôt. Et j’ai adhéré au parti trotskyste. Les amphis étaient bondés, on organisait des AG toute la journée ; on était tout le temps en train de manifester, de se réunir, de coller des affiches… On arrivait à la fac à 8 heures du matin et on en partait à minuit ! On vivait tous ensemble, avec les professeurs, dans l’espace clos du campus de Nanterre. Comme des "prisonniers" de la politique et de la révolution.
J’avais le sentiment d’appartenir à une avant-garde très large, mais je ne voyais pas la majorité des étudiants, apolitiques, qui continuaient de travailler pour passer leurs examens. Il y a des jeunes de cette époque qui ont fait l’ENA ou sciences Po. Moi je venais à la fac pour protester, lire Marx et Engels, Trotsky. Or, la majorité des étudiants poursuivait la trajectoire d’avant 68 : vivre chez ses parents, passer des concours, sortir seulement le samedi soir... Et moi, je m’étonnais toujours du résultat des élections ! On militait comme des fous, on organisait des manifs, on était 30 à 50 000 dans la rue. Et on se prenait des tannées pas possibles quand les élections arrivaient ! On voyait à la télé Olivier Guichard, Pierre Mesmer, Michel Debré, élus au premier tour des municipales ou des législatives. Et on se disait à voix basse : « Ces gens là ne partiront jamais. » On avait l’impression d’avoir ébranlé des montagnes alors qu’on avait seulement déplacé des cailloux.
Certaines de nos revendications n’étaient que prétextes à de l’agitation politique. Nous étions jeunes, idéalistes, fougueux, dynamiques, mais nous étions aussi d’insupportables activistes, n’hésitant pas à couper la parole à nos profs, avec arrogance. Et ils se laissaient souvent faire, parce que nous étions nombreux et déterminés. Avec le recul, j’éprouve bien sûr de la honte devant de tels agissements.
Un jour, on a décidé d’occuper le conseil de gestion de l’université, parce que les responsables de la fac avaient pris une mesure hostile aux étudiants. Enfin, pour être honnête, c’était une mesure qualifiée, par nous, d’hostile aux étudiants : les malheureux essayaient simplement de gérer la situation !
On a prévenu les militants, on a collé des affiches dans toute la fac : « Rendez-vous en bas de la tour centrale à 15h », « Non à l’augmentation de je ne sais pas quoi ». C’était une tradition à Nanterre, de toujours occuper les locaux, surtout la tour centrale parce que c’était là qu’était partis le "mouvement du 22 mars" en 1968... On avait prévu d’être très nombreux. On s’est retrouvé à une dizaine seulement.
On a hésité. « Qu’est-ce qu’on fait ? » J’ai dit : « Allons-y quand même, on s’en fout ! ». On est monté. On a poussé la porte. Et il y avait là une trentaine de membres du conseil, assis. On était deux fois moins nombreux qu’eux, debout.
Parmi ceux qui siégeaient, René Raymond le président de l’Université nous a regardé sans ciller. Puis il a proposé, avec un sourire : « Mais asseyez-vous donc… » On ne connaissait pas les ruses d’adultes. On a répondu : « Jamais de la vie ! » Et on est resté debout, ne sachant que faire, silencieux. Au bout d’une heure et demie, l’un des membres du conseil s’est tourné vers nous : « Nous allons aborder le point qui vous préoccupe, mais à la fin de l’ordre du jour ». Nous avons accepté. Et comme nous n’en pouvions plus, d’attendre, nous nous sommes tous assis autour de la table. Nous sommes entrés dans une stratégie de discussion classique et les membres du conseil nous ont donné la parole. C’était fini ! Nous nous étions intégrés dans le système que nous dénoncions… A l’époque on boycottait les élections : « Elections piège à cons ! », « A bas la participation ! » On refusait d’être associés à la gestion capitaliste de l’université. On voulait remplacer les conseils de gestion par la révolution, mettre en place des conseils ouvriers, des soviets et créer l’université populaire. On ne réfléchissait pas en termes de réformes. On était radicaux. On voulait la…. dictature du prolétariat.
Le lendemain, nous nous sommes fait insulter par les chefs des autres groupuscules de la fac. Nous étions des "traîtres". Nous avions acceptés de nous asseoir à la table de l’ennemi….!









