Serge Schneider
Retraité
Souvenirs associés
Le 23 janvier 1943, je suis déporté au camp de Sachsenhausen. J’ai été arrêté quelques mois auparavant à la suite d’une perquisition. Les allemands ont découvert des tracts communistes chez moi.
Il fait très froid en ce mois de janvier 1943, et il faut tenir le coup pendant deux jours, entassés dans des wagons à bestiaux, sans nourriture et surtout sans eau. J’ai 17 ans, je suis l’un des plus jeunes. Les autres déportés m’offrent la place près de l’unique fenêtre grillagée. Je peux ainsi avoir un peu d’air et sucer par moment la glace collée au grillage. Ce geste protecteur de mes aînés me touche et la générosité de ces hommes qui vont partager ma vie pendant plus de deux ans ne sera jamais démentie.
Le 25, nous descendons tous du wagon sains et saufs. Nous ne sommes pas moins de 1200 . Sur le quai, les allemands distribuent les coups de schlag et les plus fragiles y restent.
A cet instant je n’ai pas encore peur pour ma vie. J’imagine qu’on m’envoie dans un simple camp de travail et que la guerre ne durera pas longtemps…
Arrivé au camp, nous sommes immédiatement mis en quarantaine. On me déshabille, on me rase des pieds à la tête. Il faut vite apprendre son matricule en allemand pour pouvoir s’identifier rapidement sur ordre des SS.
La nourriture est rare. Nous comprenons vite que le camp est dirigé par les « bandits » c'est-à-dire les prisonniers de droit commun. Nous sommes dépouillés par ces derniers du peu que nous avons.
Pendant un mois et demi, avec un copain, nous évitons le travail dans les usines d’armement en nous faisant passer pour des terrassiers. Et puis c’est le départ pour l’usine Heinkel.
Un de mes copains, Raymond Fétiveau m’apprend la soudure. Il a travaillé à Bordeaux dans une usine d’aviation et connaît le métier. Je soude toute la journée des œillets sur des tubes destinés à la fabrication des ailes d’avion.
En septembre 1943, je suis convoqué par le commandant qui m’accuse de sabotage. J’ai beau expliquer que je ne suis pas du métier, la sanction tombe : 15 jours de punition.
Pendant ces deux semaines, il me faudra marcher jusqu’à épuisement avec 15 kilos sur le dos. On me donne chaque jour une paire de chaussure différente destinée aux soldats allemands qui partent pour le front. Les SS ont installé un parcours de marche à cet effet : 10 mètres de cailloux, 10 mètres de boue, 10 mètres de sable et ainsi de suite.
Seule la solidarité de mes camarades me permet de tenir le coup. Régulièrement, je reçois une ration de soupe ou un morceau de pain supplémentaire.
Au début de l’année 1944, un évènement va singulièrement améliorer la vie dans le camp. Les allemands découvrent que les « bandits » détroussent régulièrement les déportés à leur arrivée.
A partir de ce moment là, les « politiques », c’est-à-dire les prisonniers communistes prennent la direction. Aux repas, ils distribuent le rab équitablement. Avant, les « bandits » gardaient les restes pour leurs amis, ou parfois pour ceux qui voulaient bien leur accorder des faveurs.
Grâce au comité de solidarité, celui d’entre nous qui est en train de flancher est toute de suite repéré. Quelques gars vont le voir, discutent avec lui, lui remontent le moral. Un gars vous amène un bout de pain, un bol de soupe juste au moment où vous vous sentez le plus faible.
Cette générosité de chacun est d’autant plus précieuse qu’après le débarquement, les SS sont encore plus durs. Nous sommes réveillés au milieu de la nuit, sortis de nos blocs sans raisons. Il faut rester debout, patienter. Une charrette est là, derrière, figée dans l’attente de celui qui va tomber, trop faible.
Et il y a l’odeur du four, cette odeur qui imprègne tout…
Par les nouveaux venus, j’apprends un jour la mort de mon père, mort à Auschwitz en décembre 1942.
Beaucoup de soldats russes arrivent au camp, mais les SS ne les laissent pas vivre très longtemps.
Pendant tout ce temps, il faut continuer à travailler. Je suis affecté à la fabrication des « gazogènes » qui permettent de faire rouler des camions au charbon de bois. Le 17 janvier 1945, un paquet de tôle s’écroule et me fracture la rotule. Le médecin français qui me soigne essaye de faire durer ma convalescence le plus longtemps possible. Je ne pèse plus que 35 kilos.
Le 12 ou le 13 avril, il faut retourner travailler et je suis intégré dans le Kommando de l’usine klinker. L’usine est bombardée par les anglais dès mon arrivée. Plus de mille d’entre nous y restent. Après cet évènement je ne suis plus si favorable aux bombardements des alliés.
Je ne pense qu’à la liberté, je la sens proche. Grâce à une radio de fortune bricolée par un camarade, des petits papiers circulent dans le camp avec les dernières infos sur l’arrivée des alliés.
Le 23 ou le 24 avril, les allemands nous font quitter le camp. Ils veulent échapper à l’armée russe toute proche et sans doute ne pas laisser de traces de leurs exactions. Il ne semblent pas savoir où nous emmener.
La « marche de la mort » commence alors, une colonne de plusieurs milliers de déportés. Je perds beaucoup de camarades, ceux qui tombent sont abattus d’une balle dans la tête.
La récente fracture de ma rotule me fait souffrir et j’ai du mal à marcher. Sans mes deux amis qui me soutiennent chacun par un bras je n’aurais pas vu la fin de cette première journée. Dans les villages que nous traversons, personne n’ose nous regarder, encore moins nous aider. Je ne leur en veux pas. Sans doute avaient-ils peur eux-aussi.
Ceux qui ne peuvent plus marcher ont finalement l’autorisation de rester dans une grange. Nous ne sommes plus que trois, et les Russes ne nous récupèrerons que le 1 er mai 1945. Ils nous font comprendre qu’ils ne peuvent pas s’occuper de nous. Nous restons quelques jours
dans un camp de prisonniers où nous pouvons reprendre des forces. Mais nos libérateurs n’ont aucune notion de la manière dont il faut soigner des hommes affamés depuis plusieurs années. Ils pensent qu’une bonne soupe et un peu de viande nous rétabliront. Malheureusement, beaucoup ne supportent pas cette nourriture trop grasse et meurent.
Après le 8 mai, nous sommes récupérés par les Anglais près de Magdebourg. Notre départ pour Paris donne lieu à un incident avec les autorités anglaises. Si proche du retour dans nos foyers, nous refusons catégoriquement de monter dans les wagons à bestiaux qu’ils nous proposent. Ces wagons nous ont amenés vers l’enfer, il nous faut un train de voyageurs, sinon nous restons sur place. Les Anglais, décontenancés, finiront par céder devant notre détermination. Je pense qu’ils ont compris.
Après une escale à Lille et à Paris, je peux enfin rentrer chez moi. À la gare de l’Est, je décide de monter en première classe. J’ai encore ma tenue rayée de prisonnier, et dois peser 40 kilos tout mouillé. Personne ne me laisse sa place et je passe le voyage dans le couloir. La solidarité entre déportés n’est visiblement pas la même qu’entre civils et notamment en première classe.
C’est cette solidarité que je garde aujourd’hui en mémoire. Ces années de déportation ont transformé le gamin que j’étais et m’ont convaincu de la nature profondément généreuse de l’âme humaine.










nature de l'âme humaine
par Céline PLACE | 17-06-2008
Je n'aurais jamais cru qu'on puisse sortir de la guerre "convaincu de la nature profondément généreuse de l’âme humaine". Merci à vous pour cette belle démonstration d'espoir, qui me soulage un tout petit peu, moi qui vit dans un pays en paix mais qui est témoin de la guerre, ailleurs...
SHOA
par Danièle Sala | 07-06-2008
Merci de votre témoignage bouleversant. 6 millions de juifs,20 millions de russes,10 millions de chrétiens, 1900 prêtres catholiques, les tziganes, les homosexuels tués, violés, incinérés, humiliés, morts de faim par ceux qui cherchaient un autre chemin. Aujour'hui plus que jamais,il est impératif de tout faire pour que le monde n'oublie jamais, savez vous que dans certains établissements scolaires, en Angleterre, Tous les programmes relatifs à la commémoration de la Shoa ont été retirés avec pour motif que cela heurte une certaine partie de la population? Non la Shoa n'est pas une légende, vous êtes là pour en témoigner, merci encore . Danièle Sala, fille de Pierre Monédière, alias commandant Thomas dans la résistance.
devoir de mémoire
par bernard mouillon | 29-04-2008
Ce témoignage est très émouvant comme le sont tous les témoignages des rescapés des camps de concentration ou d'extermination. Face à l'aveugle des jours ces hommes nous donnent une leçon de lucidité et de courage . B.Mouillon Ecrivain public -Biographe