Chekeba Hachemi

Chekeba Hachemi a fui son pays lors de l'invasion soviétique en 1986 et est arrivée en France à l'âge de onze ans. Diplômée d'une grande Ecole de Commerce, elle devient responsable export chez ARJO WIGGINS, papetier multinational. En 1996, elle crée avec des amis Afghans et Français, l'association Afghanistan Libre et a réalisé depuis de nombreux micro projets en Afghanistan dans le... plus
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Evénement : Mort de Massoud

En avril 2001, Massoud rentre de sa visite en France. Pendant un an, je l’avais incité à venir : il lui fallait acquérir une visibilité de chef d’Etat. Il est très déçu, mais il ne le montre pas. Jacques Chirac ne l’a pas reçu. J’ai entendu dire par des proches du président qu’à ce jour, cela restait l’un de ses plus grands regrets politiques. Massoud a vu Védrine, mais l’entrevue n’a débouché sur rien de concret. En revanche, au Parlement européen, à Bruxelles, Nicole Fontaine, la présidente, a fait une chose incroyable : elle est descendue l’accueillir elle-même à l’entrée principale, contre l’avis de son chef de protocole. C’est un geste réservé aux chefs d’État et le faire pour Massoud, c’était prendre courageusement parti.

Voici donc Massoud de retour dans le Panshir, et je me souviendrai toujours de cette simple question : « Tu avais tant insisté pour que j’aille en France. Et alors ? » C’était sa façon à lui de montrer sa tristesse.

Fin août, je reviens à Paris.

Un petit retour en arrière s’impose : en juin 2001, Massoud veut organiser à Londres une réunion avec une centaine de membres importants de la diaspora afghane susceptibles de contribuer à la reconstruction du pays après la guerre. Il s’agit de voir qui pourra nous aider à créer un pays libre et moderne. En juillet 2001, nous avons réussi à réunir quelque quatre-vingts personnes (anciens ministres, écrivains, hommes d’affaires…). Massoud a insisté pour que toutes les tendances politiques soient représentées, même les anciens communistes. On parle d’institutions, de développement économique, d’éducation…Dès la fin de la réunion, je file à Douchenbe faire mon rapport.

Massoud m’interroge, je lui dis :

— Je suis un peu déçue. Parmi tous ceux que j’ai vus, il me semble que vous ne pourrez pas compter sur grand monde.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

J’hésite beaucoup à lui répondre, mais il insiste. Je lui explique alors que, le deuxième jour, j’ai réalisé que, excepté moi, tous les participants s’étaient fait payer leur billet d’avion par la caisse de l’Alliance du Nord. Il s’agit de gens qui n’ont aucun souci financier. Alors, le troisième jour, j’ai pris la parole et posé une boîte sur une table. Je leur ai proposé d'y déposer l’équivalent du prix de leur billet, afin que cet argent soit confié à l’un des membres chargé d’acheter et d’acheminer des vivres et des médicaments pour les réfugiés. Sur quatre-vingts, trois l'ont fait. Ce fut ma première grande désillusion. Je me suis dit que si la solidarité s’arrêtait au porte-monnaie, on n’irait pas bien loin.

Massoud m’écoute, fait un geste fataliste de la main :

— Je m’en doutais. Alors, tu penses que tout cet argent a été dépensé en vain ?

Je lui réponds que j’en ai la triste impression. Il me sourit et me dit :

— Tu as tort. Il faut insister. On gagnera la guerre avec les moudjahidines, mais on ne réussira pas à construire le pays sans la diaspora.

Donc, je persévère et, en août et début septembre 2001, j’investis les locaux de l’ambassade, à Paris, pour organiser des réunions avec des membres de la diaspora. Le 9 septembre, le téléphone sonne : Massoud est blessé ! J’appelle partout, et partout on me répète que ce n’est pas grave. Le 10 septembre, je joins sa femme, qui est en larmes mais me rassure : il est blessé, il va s’en sortir. Les quatre plus proches compagnons de Massoud lui cachent encore la vérité. Jacques Nancy, le chef de cabinet de Nicole Fontaine, m’appelle pour me dire : « Prépare-toi au pire. »

Le 11 septembre, je découvre depuis l’ambassade les attentats du World Trade Center. Une part de moi est simplement horrifiée. Je regarde les corps tomber. Je pleure. Paradoxalement, une autre part de moi voit dans cette catastrophe un espoir pour l’Afghanistan : cela fait cinq ans que Massoud dit en Europe et aux Eats-Unis que, si on ne l’aide pas à combattre le terrorisme international en Afghanistan, cela aura des conséquences partout. Peut-être va-t-on enfin l’écouter.

Le 12 septembre, la nouvelle tombe : Massoud est mort depuis deux jours. Je prends un avion. Quand j’arrive, la cérémonie est finie. Je décide de rester au Panshir jusqu’à ce qu’enfin, un mois plus tard, l’Alliance du Nord entre dans Kaboul libéré des talibans, mais sans Massoud à nos côtés. 

 

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