Souvenirs associés
J’avais vingt ans en 1968 et j’étais engagé volontaire à bord du porte-avion Clémenceau. Nous sommes partis pour une campagne d’essais nucléaires de plusieurs mois dans le Pacifique, et entre le mois d’avril et le mois de décembre, nous avons participé à cinq essais de la bombe. A l’époque, les risques n’étaient absolument pas connus, et pour le jeune homme que j’étais, cette mission représentait une formidable opportunité. J’avais l’occasion de faire le tour du monde avec la marine nationale, et je dois avouer que les essais n’étaient pas ma préoccupation principale.
Le spectacle auquel nous assistions lors des tirs est très difficilement descriptible tant il était impressionnant. Je me souviens que la première bombe faisait l’équivalent de cinq cents fois Hiroshima ! L’onde de choc a été tellement puissante que malgré la distance qui nous séparait du point d’impact, le porte-avion, a subi une forte houle et une gite importante, il a presque trempé dans l’eau! C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de l’importance de l’événement auquel je participais. J’étais loin de m’imaginer, à cette époque, que je rapporterai davantage de cette mission qu’un beau bronzage et le souvenir d’une franche camaraderie.
Au court d’un des essais, tous les marins qui étaient disponibles ont obtenu la permission de monter sur le pont d’envol. On nous a équipés d’une tenue censée nous protéger, et de masques à gaz qui devaient dater de la seconde Guerre mondiale. Quand je vois les équipements portés par les personnes en contact avec le nucléaire aujourd’hui, je mesure toute l’ampleur des dangers auxquels nous avons été exposés. Nous n’avions pas conscience des risques que nous prenions, et pour l’heure, nous ressemblions davantage à des gamins qui attendent avec excitation que le spectacle commence. Munis de nos appareils photo, nous étions massés sur le pont, impatiens d’immortaliser cet instant. Malgré la distance, nous devions tourner le dos au moment de l’explosion car le flash était tellement puissant qu’il était impossible de le regarder.
Comme à chaque tir, nous pouvions observer les avions qui passaient ensuite à travers le gigantesque nuage de quatre-vingts kilomètres de diamètre. Leur mission était de tirer une ogive à l’intérieur qui servirait d’instrument de mesure pour la force de l’explosion. Le projectile tombait dans la mer, et des hélicoptères, basés sur le porte-avion, étaient chargés de le récupérer à l’aide de filets. Il était ensuite déposé sur le pont d’envol. Une deuxième série d’avions avaient quant à eux la charge de tourner autour du nuage afin d’en calculer l’étendue de l’explosion.
Nous avions tous des tâches spécifiques, mais également un certain nombre de corvées. En ce qui me concerne, j’étais manœuvrier et ma palce était par conséquent à la barre.
En plus de nos postes respectifs, nous devions laver les avions remplis de poussière radioactive lorsqu’ils rentraient de mission. Nous n’étions absolument pas équipés pour ce travail et nous avions simplement à notre disposition des brosses et du savon. L’uniforme réglementaire n’étant pas obligatoire, nous portions simplement un maillot de bain ou un short, seule tenue que nous supportions sous la chaleur écrasante du Pacifique.
Le pire était que nous buvions également de l’eau contaminée car il était impossible d’embarquer suffisamment d’eau potable pour les deux mille marins pendant toute la durée de la mission. Des bouilleurs traitaient l’eau de mer pour la transformer en eau douce, mais aucun appareil au monde n’aurait pu venir à bout de la nocivité imposée par les tirs.
Je n’ai pris conscience de l’extrême dangerosité de mon passage dans le Pacifique que bien plus tard. Lorsque je repense à tout ça, j’ai vraiment l’impression d’être un rescapé. En 1999, le commandant du bateau, l’Amiral SANGUINETTI, a fait une déclaration au Sénat pendant laquelle il a signalé qu’un certain nombre de pilotes embarqués à bord du Clémenceau étaient morts à l’âge de trente-cinq ans. Depuis que j’ai toutes ces données, j’informe systématiquement les médecins de mon expérience, et de la manière dont j’ai été mis en contact avec les poussières atomiques. J’ai la chance d’être en bonne santé, mais beaucoup de mes camarades ont développé des maladies très graves, et d’autres sont malheureusement décédés.
Jamais je n’aurais imaginé que ce que je vivais comme une formidable expérience de jeunesse se transformerait en une bataille contre l’Etat pour qu’il reconnaisse ses torts, et contre la maladie pour une grande partie d’entre nous.












experience sur le clem
par yves zuber | 17-10-2008
j etais engage sur le clem de 1967 a 1970 et j ai vecu votre experience tres bien decrite j etais mecanicien au moment des essais .apres l explosion avec les copains nous etions sur le pont et avons retire les masques pour prendre des photos du nuage et en effet a cette epoque nous etions loin d imaginer que la suite de nos vies avaient eu les consequences de ces gestes sans protection je subis actuellement un probleme grave de sante mais le doute est toujours en moi
Précisions complémentaires ?
par François Laloe | 15-07-2008
On aimerait savoir à quelle distance se tenait le Clémenceau du point zéro ?