Franck Andreotta
Cosntructeur de bateaux au Mexique
Souvenirs associés
Constructeur de bateaux et fou de mer depuis toujours, cela faisait 25 ans que j’avais une idée en tête : traverser l’Atlantique seul à bord du plus petit bateau possible. L’aventure autant que le pari technique m’avaient toujours tenté et c’est le 12 avril 2008 que le rêve va devenir réalité.
Du Mexique où je vis, j’ai conçu et construit avec deux amis architectes la coque de noix sur laquelle je vais me lancer. Nous l’avons ensuite testé avant de l’acheminer aux Canaries, point de départ de ma traversée.
Tout le mois de mars est consacré à la préparation de mon périple.
En plus de tester l’engin en mer, il faut également veiller à l’avitaillement, c'est-à-dire tout ce que je vais embarquer : 80 kgs de nourriture lyophilisée, un désalinisateur, un téléphone Irridium, trois kilos de médicaments, trois GPS, mon Ipod, et environ sept à huit kilos de vêtements, essentiellement des t-shirt et des maillots de bains. Et puis bien sûr des voiles : une grand voile de 6,5m2, trois focs de 5, 3 et 1m2 et deux spis de 8m2. Le bateau, à vide, affiche 200 kgs sur la balance. Et 450 une fois chargé. Quant à son mât, il culmine à 5m de hauteur, voilà pour les chiffres officiels.
Avril est là, je suis prêt, reste à attendre les meilleures conditions météo pour partir.
Ma famille –à l’exception de mon papa de 86 ans que je souhaite épargner- et trois ou quatre amis sont au courant de mon projet, c’est tout. Quant aux autorités espagnoles, elles ne doivent rien savoir, et pour cause : mon projet est tout à fait illégal en ce sens qu’un bateau comme le mien, sans immatriculation, n’a pas le droit de naviguer à plus de deux milles des côtes. Dans ces conditions, il ne m’apparaît pas indispensable de leur signaler que je m’apprête à me lancer pour une traversée de…5000 kilomètres !
12 avril, ça y est, l’heure du départ a sonné. Ma coque de noix quitte le port et s’élance vers le large. Objectif : rallier Pointe à Pitre, tout là bas, de l’autre côté. Mes architectes pensent que j’en aurais pour environ deux mois, si tout se passe bien, évidemment. Moi ? Je table secrètement sur 45 jours.
La première nuit arrive et l’angoisse de me faire arrêter s’envole, ça y est, je suis loin, je ne vois plus les côtes espagnoles. J’ai bien entendu un avion me survoler, je suis sûr qu’il a signalé ma position, mais il n’arrivera rien, aucune vedette rapide de la police ne viendra m’arraisonner. Sans doute ont-ils d’autres chats à fouetter avec toutes les arrivées massives d’immigrés africains sur leurs côtes…
Les jours passent, mon petit bateau avance fièrement, à 2,5 noeuds de moyenne, soit plus ou moins 5 kilomètres/heure. Il parcourt environ soixante milles par jour, ce qui équivaut à peu près à 110 kilomètres.
Je rencontre les premiers coups de vent, je suis inquiet, à tout moment je me demande si je ne vais pas me retourner ou me faire enfourner par une déferlante. Mais ma petite coque de noix demeure imperturbable, elle continue à avancer sans broncher. L’autre angoisse, c’est évidemment qu’elle se brise sous les assauts répétés des vagues. Mais non, là encore mon drôle d’engin tient remarquablement le coup.
Les jours passent et je commence à souffrir d’être enfermé 24h/24 dans cette drôle de mini boîte en fibre de carbonne. Il faut dire que mon bateau -dont le nom de code est « petit petit petit- porte bien son nom, et pour cause : il mesure 1,72m de long pour 1,70 de large ! (A titre de comparaison, un optimiste mesure 2,35m de long, soit plus de 60 centimètres supplémentaires !)
Tout cela irait encore si j’avais la taille d’un lilliputien, seulement voilà, je mesure moi-même 1,82m, soit dix centimètres de plus que mon bateau !
Pour alimenter mes appareils électriques à bord – GPS, Ipod, radar, téléphone…- j’ai imaginé un pédalier que j’actionne avec mes bras. (Avec les jambes eut été impossible compte tenu des dimensions). Ainsi, je « pédale » une heure et demi par jour.
Je ne vais plus croiser personne pendant un mois, pas un bateau !
Ce vide-là me pèse beaucoup, et de plus en plus. Les journées sont longues, très longues, souvent trop longues. Il faut dire qu’il n’y a pas quarante mille choses à faire sur ma coque de noix, rien à voir avec les bêtes de course ultramodernes qui sollicitent sans cesse l’attention des skippers. Alors je m’ennuie, je cogite, je téléphone à ma famille.
Lire ? J’aimerais beaucoup mais c’est impossible avec les va et viens incessants du bateau !
Heureusement que j’ai mon Ipod chargé de dizaines d’heures de musique !
Renoncer ? Non, jamais, je n’y ai pas songé un seul instant. Et puis comment ? Je suis tout seul au milieu de l’océan atlantique, qui va venir me chercher ? Je n’ai donc d’autre choix que d’aller au bout, c’est ma seule et unique porte de sortie. Alors tenir, encore tenir. Et puis mon bateau se comporte remarquablement, encore bien mieux que dans mes scenarii les plus optimistes. J’ai foi en lui, j’ai foi en ce projet, alors j’irais au bout, je suis sûr que je vais réussir !
Je ne suis plus loin de l’arrivée désormais, je file paisiblement sur les alizés.
Mon corps commence à me faire souffrir, je suis constamment assis ou vaguement allongé recroquevillé pour essayer de dormir debout. Quant à la station debout, je ne sais même plus ce que c’est.
Mais je suis heureux car ça y est, je touche au but, c’est une question de quelques jours. C’est là que je vais connaître ma plus grande frayeur : mon désalinisateur ne fonctionne plus. Or, sachant que j’ai besoin de six litres par jour, si je n’ai plus d’eau potable je serais assez rapidement en danger de mort…
Dieu merci, je parviens à réparer. Des oiseaux commencent à me survoler, l’air n’est plus le même, l’odeur non plus, ça y est, je suis tout proche, je vais arriver en Guadeloupe !
Le dernier jour de mer aurait dû être une fête, il rimera avec angoisse : en effet, je suis soudain réveillé par de terribles bruits de choc dans le safran. Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais le vacarme est assourdissant, comme si ma vaillante coque de noix était en train de rendre l’âme. J’examine mon bateau et réalise que ce sont les cordages reliant les bouées des pêcheurs qui se sont pris dans la quille. Plus de peur que de mal, je peux continuer ma route.
30 mai 2008, après 48 jours de mer Pointe à Pitre se dessine enfin devant moi !
Un bateau vient à ma rencontre, à bord, l’une de mes filles et son enfant me saluent. J’ai la gorge nouée, je suis bouleversé de les revoir ici.
Puis c’est le retour à la terre ferme, de nuit, il est environ 23h. Une quarantaine de personnes m’attend sur le quai, on débouche le champagne, on m’applaudit, tous ces visages, ces cris, ces chants, cette liesse, c’est magnifique !
Je me lève et sors de ma coquille de noix, non sans un dernier regard plein de reconnaissance vers elle. Puis ce sont les premiers pas à terre. Je vacille, je tangue, je n’arrive pas du tout à marcher. Il me faudra quelques instants pour reprendre mes esprits et aligner quelques pas. Puis c’est le restaurant. J’en ai tellement rêvé ! 48 jours de nourriture en sachets lyophilisés, ce n’est pas ce qu’il y a de plus excitant ! Combien de fois me suis-je surpris à rêver d’un bon steak frites, d’une entrecôte saignante avec des champignons de Paris, d’un grand plateau de fromages frais, d’un bon verre de Bordeaux, d’un vrai petit déjeuner avec du pain, du beurre et des tonnes de tartines à la confiture ! Et je ne parle même pas des produits frais, fruits, légumes…
Lorsque je repense à mon aventure, ce n’est pas de la fierté que j’éprouve, mais du bonheur. Je ne me sens pas du tout un héros, un « surhomme » ou je ne sais quel autre superlatif.
Je m’étais lancé un pari –tant humain que technique- et j’ai relevé ce pari, voilà tout.
Par ailleurs, la traversée fut bien moins difficile que prévu. En effet, mon bateau s’est extrêmement bien comporté, je n’ai pas rencontré de conditions dantesques et j’ai mangé à ma faim. A telle enseigne que sur les 80kgs de nourriture embarqués, il m’en restait 50 à l’arrivée !
On m’a traité de fou mais je ne me suis pas reconnu non plus dans ce qualificatif. Un fou est un amateur un peu illuminé, moi j’avais parfaitement préparé mon aventure.
L’avenir ?
Je ne sais pas. En arrivant, je m’étais juré que plus jamais je ne me relancerai dans pareille épopée. Seulement voilà, maintenant que j’ai réussi à traverser l’Atlantique sur ma petite coque de noix, il m’arrive de penser que ce serait tout de même pas mal si je m’attaquais au Pacifique…










