Raphaëla Le Gouvello

Née le 4 mai 1960 Navigatrice et vétérinaire Pénestin (56)  
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En 1976, mon père nous fait découvrir la planche à voile. J’ai seize ans, c’est le coup de foudre, je tombe instantanément amoureuse de ce drôle d’engin qui n’est alors pas du tout en vogue sur nos côtes. La passion ne me quittera plus, je passe mon temps sur l’eau, très vite j’acquiers un certain niveau qui me permet de dispenser des cours. Au fil de mes navigations un rêve secret va naître puis croître en moi : traverser l’océan Atlantique en planche à voile.

En 1982, je m’inscris aux 24h de la Baule, une régate organisée par Stéphane Peyron, le dernier de la célèbre fratrie de navigateurs. Nous sommes trente-six au départ et seulement la moitié à l’arrivée. Je suis la seule femme engagée.

Parallèlement à la planche, je suis également des études de vétérinaire à Nantes. J’obtiens mon diplôme puis pars un an et demi aux Etats-Unis. C’est là que je vais découvrir le Pacifique mais également acquérir ma spécialisation en aquaculture (connaissance du milieu aquatique) une discipline qui n’existait pas alors en France.

De retour chez moi, ma passion pour la planche ne m’a toujours pas lâchée. Mon rêve de traversée non plus, un rêve que d’autres, comme ce même Peyron ou encore Fred Beauchêne ne tarderont pas à réaliser.

Fin des années 90, bientôt quarante ans, je sens qu’il est temps que je me lance, l’appel du large me taraude toujours autant. C’est ainsi que je vais entraîner dans mon sillage la famille, les amis, tous les proches. Malgré la peur qu’ils éprouvent, tous vont me soutenir au fil de ce parcours du combattant qui s’annonce.

La route est encore longue avant le départ mais je vais avoir la chance de faire des rencontres déterminantes, notamment avec Peyron et Beauchêne que j’évoquais plus haut. Avec Guy Saillard également, l'homme qui a conçu et réalisé la planche avec laquelle Peyron a traversé l’Atlantique. Ma dream team est presque au complet, le rêve va bientôt pouvoir se concrétiser...

Je vais m’entraîner pendant un an et demi. Sportivement, techniquement, et me battre pour trouver des partenaires. Je veillerais aussi à la nutrition, un vecteur essentiel pour cette traversée.

Une telle aventure ne s’improvise pas, à fortiori pour une femme qui s’apprête à s’y lancer en solitaire, ce qui n’a encore jamais été fait.

25 avril 2000, nous y sommes, c’est le grand jour, l’heure du départ a sonné !

Je suis à Saly au Sénégal.  Devant moi, l’immensité de l’océan Atlantique. Et tout là-bas, la Guadeloupe que je compte rallier d’ici un mois et demi environ.

Ma planche mesure un peu plus de 7 mètres de longueur pour 1,30m de largeur. Avec l’avitaillement - tout ce que j’embarque comme nourriture et matériel - elle pèse plus de 600-700 kilos. Quant à moi, je mesure 1,75m pour 55 kilos.

C’est parti pour un peu plus de 5000 kilomètres de traversée.

Dès les premiers jours de mer je vais rencontrer des conditions de mer difficiles et inhabituelles. En effet, le vent fait curieusement défaut si bien que j’avance beaucoup moins vite que prévu. Les alizés ne sont pas au rendez-vous, aussi chaque jour qui passe je prends du retard sur mon tableau de route. C’est très difficile à vivre psychologiquement et physiquement car je me bats chaque jour pour progresser de quelques milles, jusque neuf heures de navigation par jour, debout, sans harnais tout le corps souffre, je me demande comment je vais pouvoir tenir si ça devait continuer ainsi. Car en effet, j’ai emporté le minimum de rations de nourriture (des sachets lyophilisés) et si le vent ne se lève pas je risque d’être assez rapidement en manque. Et donc en sérieux danger…

Dieu merci le vent finira par se lever. Mais après tout de même près de trois interminables semaines de calme plat ou de petit temps. Mes réserves alimentaires, elles, ont très sérieusement diminué et après ces trois semaines très éprouvantes, mon physique et mon mental sont entamés.

Après le retour du vent, physiquement et psychologiquement, je tiens à peu près le coup car je suis entraînée grâce à tout le travail effectué en amont avec mon équipe. Bien sûr mon corps fatigué souffre, les efforts à fournir sont incessants et considérables, pas un muscle qui ne soit sollicité. Et puis les nuits ne sont pas de tout repos, c’est une évidence. Ce qui est particulièrement crucial, c’est qu’il me faut être tout le temps en état de vigilance maximum. Jamais de relâchement possible, je dois tout surveiller, moi, ma planche, le vent, la mer, les éventuelles rencontres sur et sous l’eau… Le temps n’est pas long quand je suis dans des journées de bonne navigation. Matin et soir, c’est le coup de téléphone aux proches, leur soutien et leur réconfort me sont aussi précieux que nécessaires. Sans eux, sans ce partage, toute cette aventure perdrait beaucoup de son sel.

Trois semaines avant l’arrivée prévue au Diamant, en Martinique, je n’ai presque plus rien à manger  en raison du retard du début ! Les conditions météo rencontrées au début, m’ont fait allonger ma route et augmenter d’autant mon temps passé en mer.

Une solution inespérée s’offre à moi: la Marine Nationale va me proposer de venir me ravitailler en haute mer. Grâce à eux, je vais pouvoir continuer et achever cette merveilleuse aventure. Et aussi vivre une rencontre inoubliable et très émouvante en pleine mer avec ce bateau de la Marine et trois personnes de mon équipe, après ces premiers quarante-cinq jours éprouvants en mer, c’est extraordinaire.

24 avril 2000.

Après cinquante-huit jours, onze heures, dix minutes et plus de 360 heures de navigation, je touche terre en Martinique. Je deviens la première femme de l’Histoire à traverser l’océan Atlantique en solitaire sur une planche à voile !

La joie, le soulagement et l’émotion sont immenses. Aucun mot ne saura jamais exprimer ce qu’on peut ressentir en de pareils instants. J’ai réussi, oui, j’ai réussi à aller au bout de mon rêve de gosse ! Et cela n’a pas de prix, aucune médaille, honneur ou chèque ne saura jamais remplacer ce sentiment d’Accomplissement avec un A majuscule.

On n’accomplit jamais de telles prouesses pour la gloriolle, mais uniquement parce qu’on en ressent l’intime désir et une nécessité au fond de soi. Oui, c’est une quête extrêmement personnelle et profonde.

En débarquant en Martinique, j’éprouve également une immense fierté. Pour moi bien sûr mais au moins autant pour tous ceux et celles qui m’ont aidé et soutenue dans cette extraordinaire aventure.

Je suis épuisée, tant nerveusement que physiquement. Lors d’une traversée comme celle-ci on pioche sans cesse dans ses réserves, on se met dans le rouge, on pousse ses résistances au maximum. Il faut tenir, toujours lutter, ne jamais rien lâcher. Epuisée, oui. Mais quel bonheur…

Et puis… Et puis je suis repartie. Une fois, deux fois, trois fois.

En 2002, j’ai traversée la Méditerranée en dix jours. L’année suivante, ce fut au tour du Pacifique en un peu plus de quatre-vingt neuf jours. Et puis en 2006, je me suis aventurée sur l’océan Indien, deux mois tout rond de traversée. Avec l’Atlantique, je détiens donc quatre traversées inédites en planche à voile et en solitaire.

Pendant et après toutes ces aventures, on entend toutes sortes de termes « aventurière de l’extrême, exploit» etc…

« Aventurière » ? Je ne sais pas. Ce mot me semble galvaudé… Aventure, oui. Mais elle est aussi au coin de la rue.

« Sportive de l’extrême » ? Non plus. Sportive, oui bien sûr. Mais je rejette cette notion d’extrême. Tout ce que j’ai accompli est le fruit d’un intense travail collectif en amont.

Je fus et je reste très attachée à cette notion de collectif, d’équipe, de groupe. Le partage a toujours été essentiel et même moteur pour moi. Partager du rêve, une expérience de vie. Donner à rêver, oui, mais également à réfléchir. Et c’est là qu’intervient ma deuxième vie, ma seconde passion : l’écologie et le développement durable, avec ma formation de vétérinaire, de scientifique autour de l’eau.

Les traversées m’ont aussi permis de réaliser à quel point il était important de s’engager pour la préservation de notre planète, et de nos océans en particulier. Comment de telles aventures pouvaient aussi permettre d’alerter l’opinion publique, éduquer et sensibiliser les jeunes générations surtout sur les dangers que court notre belle planète : les déchets qui jonchent la surface des océans et viennent polluer les côtes, les espèces en voie d’extinction, les fonds marins et tout l’écosystème qui souffre de notre irresponsabilité.

Toutes ces thématiques sont devenues très à l’ordre du jour. Tant mieux si cela peut aider les consciences à s’ouvrir et les gens à comprendre qu’il en va de notre survie à tous.

La terre appartient à tout le monde. Mais elle est fragile et il faudra très vite en prendre soin si l’on ne veut pas courir à la catastrophe. Le temps est compté, on ne peut plus se permettre de faire n’importe quoi. Trop, beaucoup trop d’abus ont été commis par l’homme, par nous, et méfions nous des leçons que nous donnons aux autres, sans nous remettre en question…

Partage, passion, humilité, engagement, pédagogie, respect de la nature et de l’environnement.

Voilà quelques mots que j’ai appris à travers ces traversées. Le dépassement de soi tel que je l’ai pratiqué est une chose. Mais tout cela ne prend véritablement du sens que si c’est partagé.

Et demain ? Toujours cette question !

Je ne sais pas. La vie est un éternel recommencement, une succession de vagues, de creux, de déferlantes, de houles… Tant de choses restent à imaginer mais une seule m’apparaît aujourd’hui essentielle : s’engager pour un développement durable, préserver notre environnement pour que les générations futures n’héritent pas d’une planète poubelle. C’est un engagement qui se pratique, au quotidien, dans un milieu professionnel, dans ses choix d’orientations, de projets, un engagement qui demande beaucoup d’énergie... Aussi exigeant qu’une traversée océanique… La vie n’est-elle pas une grande traversée ?

 

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