Stéphane Guivarc'h

Souvenirs associés
Nous sommes en 1997, dans moins d’un an se jouera la coupe du monde, l’Everest des footballeurs, le Graal absolu, le rêve de tous les gamins du monde entier. Et cette coupe du monde, elle aura lieu chez nous, en France !
Cela fait deux ans que je termine meilleur buteur de Ligue 1 avec Auxerre, mon club. L’échéance du Mondial approche, je suis donc assez confiant, Aimé Jacquet, le sélectionneur devrait fort logiquement me retenir. D’autant plus qu’il m’a déjà fait confiance en octobre, pour ma première sélection.
Mai 1998, Jacquet doit rendre sa liste, la fameuse liste des joueurs présélectionnés. Il surprendra tout le monde en dévoilant une liste élargie à vingt-huit noms, soit six de trop, six qu’il lui faudra éliminer. Sans trop de surprise je suis dans les vingt-huit. Et assez logiquement je figure également parmi les vingt-deux élus, ceux qui auront l’immense privilège de disputer la coupe du monde à domicile.
Dès lors, tout va s’enchaîner, le stage de préparation à Tignes, le retour à Clairefontaine, plus les jours passent et plus la pression monte. Pression mais également charge de travail, il faut être fins prêts pour le match d’ouverture contre l’Afrique du Sud.
Je suis extrêmement fier et heureux de porter le maillot de l’équipe de France. Mais aussi quelque peu préoccupé par mon état de santé. Il faut dire que je sors d’une saison terriblement chargée avec Auxerre puisque j’ai joué plus de soixante-dix matchs, ce qui est énorme et assez déraisonnable, à fortiori à l’aube d’une telle compétition.
Dès le stage de Tignes, je suis donc à la peine. Mais, fidèle à ma nature, je me bats, je serre les dents, j’encaisse sans rien dire. Et je ne rechigne jamais devant l’effort. Porter le maillot frappé du coq est un honneur, tout est dit là-dedans.
Arrive le match d’ouverture à Marseille pour lequel Aimé Jacquet m’a titularisé.
Le vestiaire, la causerie du coach, les chants des Sud-Africains qui résonnent dans le vestiaire d’à côté… Et puis la sortie du tunnel, l’entrée sur la pelouse du Vélodrome, les hymnes, le mistral incessant, la foule heureuse et colorée dans le stade… Ce que je ressens me transcende, m’inonde de fierté et d’émotion, rien que d’y songer j’en ai encore la chair de poule.
Coup d’envoi, le match part à cent à l’heure.
Puis, après vingt toutes petites minutes de jeu, c’est l’accident, je me blesse en tentant de rattraper un ballon rendu incontrôlable par les bourrasques. Je suis un sportif de haut niveau, je connais très bien mon corps, je sens immédiatement que c’est grave. Le diagnostique tombe : distension du ligament latéral interne du genou droit. Au mieux, j’en ai pour deux à trois semaines d’arrêt, ce qui signifie ni plus ni moins que la fin de la coupe du monde pour moi…
Dans un premier temps, je suis abattu. Puis notre équipe gagne 3 buts à 0 et dès lors, avec le staff médical, je ne vais cesser de me battre comme un forcené pour retrouver mes capacités. Et ça paye, je reviens sur la pelouse dès le troisième match, contre le Danemark. Je joue une dizaine de minutes et nous gagnons par 2 buts à 1. Au tour suivant, c’est le Paraguay que nous finissons par battre grâce au fameux but en or de Laurent Blanc pendant les prolongations. Je joue une vingtaine de minutes.
Puis vient l’Italie en quart de finale et la non moins fameuse séance de tirs aux buts. Je joue soixante-dix minutes. Nous gagnons, c’est le bonheur, l’aventure continue.
Seule ombre au tableau, je ne suis pas au mieux de ma forme, je souffre. Et puis la chance ne semble pas vouloir revenir de mon côté, je ne marque toujours pas, un comble pour moi qui viens de finir meilleur buteur du championnat deux ans de suite !
Demi-finale, Aimé Jacquet continue à me faire confiance en me titularisant, je joue une bonne heure puis je cède ma place. Nous gagnons encore, 2 à 1, grâce à Lilian Thuram, lui l’arrière qui n’avait encore jamais marqué un seul but en équipe de France !
La finale s’offre à nous. Dans quatre jours, le match que le monde entier attendait va avoir lieu : la France, chez elle, va défier le grand, l’immense Brésil !
Le groupe a toujours très bien vécu, dès le premier jour. Avec l’enchaînement des victoires, c’est une vraie bande de copains qui s’apprête à affronter les champions du monde. Pas de rivalité malsaine entre les uns et les autres, il y a beaucoup de respect dans ce groupe qui est uni et tout entier tourné vers le même objectif. Certes, nous sommes coupés du monde, nous vivons en vase clos dans notre magnifique résidence de Clairefontaine, c’est parfois pesant, le manque de nos proches surtout. Mais aussi de ne pas pouvoir communiquer avec le pays, cette fièvre immense qui est en train de naître partout. Encore quelques jours d’efforts, je jeu en vaut tellement la chandelle !
Les quatre jours qui nous séparent d’une entrée dans l’Histoire sont incroyablement détendus, il y a des rires, des blagues, nous nous chambrons, bref, nous sommes bien ensemble.
Et sûrs, oui sûrs que nous irons au bout. Brésil ou pas, je suis, nous sommes tous habités de la même conviction : dans quatre jours nous serons champions du monde, ce qu’aucune équipe de football n’a encore jamais réussi dans notre pays.
Pression ? Stress ? Angoisse ?
Absolument pas, nous avançons confiants, sereins et joyeux vers l’Histoire…
12 juillet 1998, c’est l’heure, l’heure d’entrer dans l’Histoire. D’ailleurs, pour parler de la petite histoire dans la grande, je voudrais rappeler que ce jour là, nous avons vraiment eu peur de ne jamais arriver au Stade de France tant la foule était compacte sur la route !
Une fois de plus, le coach me fait confiance en me titularisant.
Je vais jouer un peu plus d’une heure de match avant de céder ma place à Christophe Dugarry. A cet instant, la France mène 2 à 0, deux coups de têtes magistraux de Zizou.
Lorsque je sors, un double sentiment m’habite : la joie et la frustration.
Immense joie parce que je sais qu’il ne peut plus rien nous arriver et que nous allons gagner. Frustration parce que je vais quitter ce Mondial sans avoir inscrit le moindre but !
La suite ?
Tout le monde, toute la planète la connaît : au terme d’un match d’anthologie où nous balayons le Brésil 3 à 0, l’équipe de France devient championne du monde de football !
Que dire de ce qui suivit ?
La remise de la coupe par le Président Chirac, le tour d’honneur… Puis le retour à Clairefontaine, la nuit de folie avec tout le groupe et nos épouses.
Et puis le lendemain c’est la remontée des Champs-Elysées sur notre bus à impériale. Là, il n’y a pas de mots pour décrire ce que j’ai vécu : plus d’un million de personnes (plus que pour la Libération) autour de nous, des cris, des larmes, des drapeaux, des évanouissements par dizaines, les forces de l’ordre débordées, le bus qui doit renoncer à monter jusqu’à l’Etoile… Non, aucun mot ne saurait décrire ce que j’ai ressenti ce jour-là. J’étais, nous étions sur le toit du monde, là-haut, dans notre bus qui planait littéralement au-dessus d’une extraordinaire marée humaine !
Je ne pourrais jamais connaître plus fou, plus enivrant, plus gigantesque, plus… Que ce que j’ai connu ce jour-là. Ça va au-delà des mots, c’est si fort, énorme, si irrationnel que cela en devient presque impossible à raconter…
La folie ne retombe pas, tout le monde veut nous approcher, partager un bout de la légende qui est en train de s’écrire.
14 juillet, traditionnelle garden-party de l’Elysée.
Toute l’équipe est reçue par Jacques Chirac, la garde républicaine joue I will survive pour nous accueillir et la frénésie recommence… Le Président et Aimé Jacquet sont immédiatement happés par la foule, nous devons rentrer à l’intérieur avant que ça ne tourne à l’émeute !
Trois mois plus tard, retour à l’Elysée pour la remise de la Légion d’honneur.
Je la reçois, je remercie mais je suis assez gêné : je ne suis qu’un footballeur, rien de plus et je trouve que tous ces honneurs sont tout même bien disproportionnés, c’est vrai, je n’ai sauvé aucune vie ni combattu pour mon pays !
Après avoir atteint le sommet du monde, il a bien fallu en redescendre pour reprendre mon métier, ma passion.
Je suis allé jouer en Angleterre, en Ecosse puis je suis revenu achever ma carrière en France en 2001, à trente et un ans. Trop de blessures, trop d’efforts endurés, et ce genou fichu en l’air qui ne me permettait plus d’être aussi performant que j’avais pu l’être.
Bilan de ma carrière : plus de deux cent buts inscrits et quatorze sélections en équipe de France.
Dix ans ont passés depuis que je suis devenu champion du monde. Et pas une semaine sans qu’on ne m’en parle. Je retiens tant d’images de cette extraordinaire aventure qu’il serait impossible de tout raconter… Quant aux proportions que cela a pris, l’ampleur du phénomène dépasse l’entendement. Demandez autour de vous et vous constaterez que chacun se souviendra parfaitement de ce qu’il faisait ce fameux 12 juillet 1998…
Toutefois, j’aimerais conclure ainsi : je me sens extrêmement fier et privilégié de ce que j’ai vécu. Bien sûr j’aurais aimé marquer des buts lors de cette coupe du monde. Seulement voilà, je n’étais pas dans une forme optimale. Et la chance - cette chance dont tous les attaquants du monde ont besoin pour briller - ne m’a pas souri, c’est comme ça, inutile d’en rajouter. Ce que certains, par parenthèses, ne se sont guère privés de faire après le Mondial, les mêmes qui m’avaient encensé m’ont descendu en flammes… C’est la vie. Et c’est surtout très Français de brûler ainsi ses idoles…
Ceci enfin : malgré la folie ambiante, je voudrais dire que je n’ai jamais disjoncté, pris la grosse tête, jamais. Je viens d’un milieu modeste, on m’a enseigné des valeurs simples et fortes, comme le travail, l’humilité, le respect. Je ne m’en suis jamais éloigné. Voilà sans doute aussi pourquoi, contrairement à beaucoup d’anciens sportifs de haut niveau, j’ai très bien vécu l’après, ma seconde vie. Aujourd’hui, je ne suis plus footballeur, plus une star. Je suis moi-même, Stéphane, bien dans ma vie, avec ma famille et ceux que j’aime, les mêmes qu’avant.










