Michel Macary

Architecte
Né le 27 juin 1936 à Paris, Michel Macary obtient  son diplôme d’architecte en 1966. Urbaniste en chef à l’Etablissement public d’aménagement de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée – Val Maubuée de 1970 à 1980, il devient architecte en chef des nouvelles stations touristiques de Carcans, Maubuisson et Lacanau en Aquitaine de 1978 à 1994. Il est associé à  Ieoh Ming... plus
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Evénement : Projet Grand Louvre

L’idée d’une pyramide destinée à symboliser l’entrée du musée du Louvre provient de Pei lui-même. Biasini et moi avions reconnu la nécessité d’une construction marquant de manière forte la nouvelle entrée. Il était impossible de vouloir faire du Louvre l’un des plus grands musées du monde sans résoudre le problème de son accès. Il était également inconcevable d’y pénétrer par un simple « trou » à la surface de la cour Napoléon. Toutefois nous étions loin d’avoir eu une idée aussi radicale que celle de Pei.

Plusieurs arguments viennent sous-tendre son choix. En premier lieu, la Pyramide permettra d’identifier on ne peut plus clairement l’entrée. De plus, nous sommes tous d’accord pour dire que les travaux que nous réaliserons devront porter la marque d’une architecture contemporaine. Loin  de trahir l’histoire du Louvre, nous nous inscrirons ce faisant dans sa continuité. Les différents architectes du Louvre n’ont jamais copié ceux qui les ont précédés. Preuve en sont les trois façades du pavillon Sully, l’une provenant de la Renaissance, la seconde ayant été construite sous Louis XIV, la dernière étant un parfait exemple d’architecture Napoléon III. Il s’agira donc de réaliser une œuvre moderne tout en respectant le patrimoine. En outre, Pei ressent la justesse d’une architecture qui n’est pas un vrai bâtiment mais bien plutôt une sorte de sculpture paysagère. Je partage complètement son opinion : un petit pavillon, une petite bâtisse au milieu de la cour Napoléon apparaîtrait vite ridicule comparée à la grandiloquence de l’architecture Napoléon III. La Pyramide doit, elle, échapper à ces questions d’échelle. Enfin, cette idée doit permettre d’apporter lumière et volume au hall d’entrée. En effet, ce hall ne pouvant être enfouie à plus de huit mètres de profondeur, le sol devenant alors trop dur pour être creusé, le volume ne peut prendre de l’ampleur, ce que permet la Pyramide.

J’accueille cette idée avec enthousiasme. Je pense alors que sa simplicité formelle doit rendre plus aisée son acceptation par les décideurs et l’opinion publique. Je me trompe lourdement.

A New-York, nous nous mettons tout de même à travailler sur des hypothèses alternatives. L’une d’entre elles consiste en un grand emmarchement au milieu d’un jardin. Cependant, cela reste un « trou » avec les inconvénients préalablement évoqués. L’idée, émise par plusieurs personnes, d’une énorme plaque de verre couvrant l’intégralité du hall nous semble d’emblée mauvaise. En effet, cela nécessiterait, pour la soutenir, la présence d’énormes poutres disgracieuses vues du hall. La Pyramide quant à elle, « grâce à sa géométrie », permet d’employer une structure beaucoup plus fine et plus esthétique.

Emile Biasini nous rejoint à New-York et Pei lui présente donc les trois ou quatre solutions alternatives auxquelles nous sommes parvenus. Puis, il sort de sa poche une pyramide miniature, comme une pierre précieuse, qu’il place sur la maquette au beau milieu de la cour Napoléon.

-Quelle est la solution que vous préférez ?, demande Biasini, quelque peu surpris.

-Selon moi il n’y en a qu’une. Je ne vous dis pas laquelle, cela pourrait vous influencer, répond Pei.

Perçant à jour l’architecte, Biasini lui dit :

-Puisque c’est votre choix, gardons l’idée de la Pyramide. Cependant, cela ne va pas aller sans difficultés. Puis il ajoute :

-Il nous faut montrer cela à Mitterrand.

Nous savons que le Président a un préjugé favorable concernant Pei. Il a en effet visité l’extension de la National Gallery de Washington qu’il a beaucoup appréciée. Avec une certaine anxiété, nous nous rendons  à l’entrevue qu’il nous a accordée. Autour de lui sont réunis le ministre de la culture, un ou deux conservateurs en chef dont Michel Laclotte, le directeur des musées de France, le directeur du patrimoine, les conseillers du cabinet de Mitterrand et Jack Lang. Pei se lance dans une explication claire et concise. Non, la Pyramide n’est pas un geste architectural dont la seule valeur est esthétique. Elle présente de grands avantages sur le plan fonctionnel et permettra un accueil de qualité des visiteurs.

Mitterrand l’écoute avec la plus grande attention. A la fin du discours règne un silence glacial. Tout le monde s’attend à ce que le Président donne son avis. Au lieu de cela, il demande celui des différentes personnes présentes. Ces dernières se montrent bien prudentes dans leurs réponses. Finalement il se tourne vers Biasini :

-Quelle est la suite des événements ?

-Monsieur le Président, je pense qu’il faut présenter le projet au maire de Paris.

-Bien sûr.

-Il nous faudra également passer devant la commission nationale supérieure des monuments historiques. Mais cela risque de poser problème.

-Pourquoi cela ?

-Les membres de ce comité seront presque tous hostiles au projet Monsieur le Président. Cela est confirmé par le directeur du patrimoine.

Après s’être fait expliquer la nature et la fonction de cette commission, il dit d’un ton sec :

-Toutes ces commissions en France, c’est insupportable.

Il demande ensuite à Pei s’il peut garder la maquette quelques temps. Cela nous semble de bon augure, bien qu’il ne se soit pas prononcé clairement en faveur du projet.

-Je veux pouvoir réfléchir, m’y habituer, dit-il pour justifier sa demande. Je pense que cela sera plus facile qu’avec l’Opéra Bastille. Il la montrera à un grand nombre de ses invités à l’Elysée.

La commission nationale supérieure des monuments historiques compte en son sein des architectes et des inspecteurs des monuments historiques. Son avis n’est que consultatif mais s’il est défavorable, cela pourra peser dans la balance. Durant tout un dimanche, nous mettons au point, Pei, Biasini et moi-même, une présentation du projet. Le jour J arrive et Pei commence son exposé, projetant des diapositives. Dans le noir, les réflexions fusent : « c’est un scandale ! », « Pourquoi aller chercher des étrangers pour massacrer notre patrimoine !», « c’est honteux ! ». La présentation s’achève dans le brouhaha le plus total. On entend finalement quelqu’un dire « Monsieur, vous êtes sûrement un grand architecte américain, mais ici, nous ne sommes pas à Dallas ». Cela est dit avec un tel mépris que l’interprète devient toute blanche et que les mots lui restent en travers de la gorge. Le président de la commission, Jean-Pierre Weiss, prend enfin la parole :

-Chacun s’est exprimé, maintenant votons : êtes vous pour la réorganisation du Louvre et pour la construction de la Pyramide ou êtes-vous contre ?Des voix indignées se font entendre. En effet, la manière de poser la question, en liant la réorganisation à la construction de la Pyramide n’est pas innocente. S’il y a consensus sur la nécessité d’une réorganisation du Louvre, il n’en va pas de même pour ce qui est de la construction de la Pyramide. Malgré le tohu-bohu, Jean-Pierre Weiss tient bon :

-Je suis président du jury. Ma question est celle-là, non une autre.

Nous sortons donc de la salle avec un avis favorable de la commission, à une voix près. Pei a les larmes aux yeux, se sent humilié. Il était persuadé qu’il parviendrait à les convaincre. Nous nous dirigeons vers un restaurant afin d’aller déjeuner quand nous tombons sur la une de France soir. Le titre est, autant que je m’en souvienne, assassin « Voilà comment Mitterrand s’apprête à défigurer le Louvre ». Mais comment la presse a-t-elle eu vent d’un projet qui était encore tenu secret ? Il n’y a qu’une seule réponse possible à cette question : l’un des membres de la commission a vendu la mèche.

Huit jours après, nous avons rendez-vous avec Jacques Chirac, alors maire de Paris et la situation est critique. L’attaque des médias s’est accompagnée d’une initiative du maire du premier arrondissement qui, aussitôt informé de notre projet, a lancé une pétition contre la construction de la Pyramide. Il a déjà récolté plusieurs centaines de signatures. Jack Lang nous reproche de ne pas communiquer suffisamment.Il est donc décidé de réagir. Nous installons notre maquette d’étude du Louvre et de la Pyramide dans mon bureau et, à la demande de Lang et de Biasini, je reçois une cinquantaine de personnalités du tout Paris pour leur présenter le projet. Monique Lang est en charge des invitations. Certaines vont de soi et j’accueille ainsi Jacques Chaban-Delmas ou encore Madame Claude Pompidou. D’autres sont plus étonnantes. Il me faut ainsi faire l’argumentaire de notre projet à des célébrités telles que Catherine Deneuve accompagnée de Pierre Berger, Gérard Depardieu, Philippe Sollers, Barbara, Robert Doisneau ou Nathalie Sarraute. Je me heurte à certaines incompréhensions. Certains pensent par exemple que la Pyramide sera simplement posée sur le sol sans aucune infrastructure souterraine. D’autres, peut-être influencés en cela par un dessin humoristique paru dans la presse, sont étonnés de constater que la Pyramide ne recouvrira pas l’intégralité du Louvre ! Gainsbourg, lui, est enthousiaste « C’est vachement bien ! Les bourgeois vont être bien secoués ! »

Nous nous rendons ensuite à la mairie de Paris. Nous devons dans un premier temps nous entretenir avec Jacques Chirac puis répondre aux questions de journalistes accrédités. En attendant l’arrivée de Chirac, je discute avec certains de ses adjoints invités. L’échange est peu rassurant : « Votre projet est stupide » « La manière dont vous avez géré les relations avec la presse a été catastrophique » « Vous allez vous faire massacrer par Chirac ». Le maire de Paris arrive, Pei et moi-même faisons la présentation. A la fin de l’exposé, Chirac nous remercie puis, tout comme Mitterrand, demande l’avis des personnes présentes :

-Je crois savoir que ce projet ne fait pas l’unanimité. Mon cher Bernard Rocher (adjoint chargé de l’architecture et de l’urbanisme) qu’en pensez-vous ?

-Je connais bien l’œuvre de Pei. C’est un des grands architectes contemporains. Eh bien je dois dire qu’avec la Pyramide, il ne m’a pas déçu. C’est un projet absolument formidable.

Des voix commencent à se faire entendre dans la salle. Apparemment tout le monde ne partage pas l’avis de cet adjoint. Le maire du premier arrondissement agite en l’air sa pétition et se lance dans une diatribe que Chirac interrompt en lui disant « Nous avons bien compris que tu étais contre ». Il propose ensuite de faire entrer les journalistes et là, sous mes yeux ébahis, il se lance lui-même dans un exposé d’une quinzaine de minutes, répétant mot pour mot la présentation que nous venons de lui faire. Au terme de son discours, Chirac annonce qu’il donnera son avis définitif après la réalisation d’une maquette grandeur nature sur le site. Cette proposition lui permet de sauver le projet tout en affirmant son indépendance vis-à-vis de Mitterrand.

Nous réalisons donc cette maquette grandeur nature, des câbles tendus par une grue symbolisant le volume de la Pyramide. Les Français sont invités à se faire une opinion en venant la voir. Durant trois jours, nous assurons une permanence pour répondre aux questions des visiteurs. C’est une expérience stimulante, les gens discutent entre eux, débattent du bien-fondé de la Pyramide. Finalement, le troisième jour, Jacques Chirac se rend sur place.

-C’est tout petit, dit-il. Ce n’est pas plus grand que le Louvre !

Nous faisons le tour de la maquette et il conclut la visite en disant :

-Beaucoup de bruit pour pas grand-chose.

A partir de ce moment là, le projet peut devenir réalité. Le principal opposant au Président de la République s’étant rallié à notre projet, plus rien n’empêche la construction de la Pyramide et du projet Grand Louvre. 

1 commentaires
4276 Lu

Chirac et la pyramide du Louvre

par Anonyme | 26-04-2012

Ce texte est passionnant.il montre que Churchill avait raison en disant Never Give up never Give up! Et que les opposants jaloux en raison de leur incapacité d'agir ou d'imaginer sont toujours ceux qui parlent le plus fort et avec les mots les plus méchants Et enfin que les hommes politiques sont obligés de se garder a droite comme a gauche Je dois ajouter que je ne comprends pas la phrase finale de Chirac : ce n'est pas plus grand que le Louvre et que je serai reconnaissant envers celui qui m'en donnera le sens Bravo a l auteur de ce "souvenir" jean BELAISCH