Kofi Yamgnane
Souvenirs associés
Je suis né le 11 octobre 1945 au Togo. Je suis issu d’une famille de paysans et de métallurgistes des plus modestes, j’ai grandi dans la brousse et chez nous personne n’a eu la chance d’aller à l’école. Ce qui, bien entendu, n’excluait pas la très bonne éducation que mes parents nous ont donné à mes frères et moi.
En 1964, j’arrive en France. Je vais faire la célèbre école des Mines puis devenir ingénieur.
En 1973, j’arrive à Saint Coulitz (Finistère). Je suis ma femme - rencontrée lors de nos études - qui est professeur de mathématiques et vient d’être nommée à Chateaulin.
Dire que cette arrivée fut difficile est un doux euphémisme… Je débarque en effet dans un tout petit village de la Bretagne profonde où je suis bien entendu le seul noir. Je pourrais raconter les humiliations, les vexations, les blessures, les difficultés pour trouver un logement, j’en passe et des pires… Mais inutile de revenir sur ces tristes heures, on ne refait pas l’histoire.
En mars 1983 vont se tenir les élections municipales au village. Vingt-cinq candidats se présentent.
Moi qui travaille alors à la DDE, je n’ai jamais songé à le faire. Mais ce qui est vrai, c’est que je me suis toujours senti très concerné par le sort de mes congénères. Ce qui m’a notamment conduit à m’inscrire aux scouts, au secours populaire, catholique et dans différentes structures qui me permettaient d’aider très concrètement ceux qui en avaient le plus besoin. Ceci est en moi, dans mes gênes et probablement dans l’éducation que j’ai reçue. Et c’est cela, ce besoin d’agir qui va me conduire à me présenter aux municipales de Saint Coulitz. Nullement par ambition personnelle donc, mais parce que je sens que la politique serait le meilleur moyen d’agir le plus globalement possible. Etre Maire c’est avoir un regard circulaire sur tous ses administrés. Je me présente donc, sans étiquette. Imaginez le retentissement dans notre landernau local…. Je suis battu mais tout de même élu. Ainsi, je vais passer six ans dans l’opposition.
En mars 1989, nouvelles élections législatives. Et nouvelle amicale pression des habitants pour que je me représente. Alors j’y vais - sous la bannière socialiste cette fois - après tout, cette première expérience m’a passionnée, j’ai pu beaucoup apprendre alors pourquoi ne pas tenter de décrocher le fauteuil de Maire ? Comme le dit la chanson « Rêver ne coûte rien »…
Cette seconde tentative sera la bonne. Je suis élu avec 90% des voix, un vrai plébiscite !
Je deviens ainsi le premier Maire noir de France. Ce qui ne constitue nullement un titre de gloire pour moi : la valeur d’un homme ne se mesure pas à la couleur de sa peau jusqu’à preuve du contraire…
Les six années de mandature vont passer extrêmement vite : tant de choses à faire au quotidien pour les trois-cents habitants de ma commune !
En 1991, je suis donc Maire depuis deux ans, je vais recevoir un coup de fil pour le moins marquant : je suis à la maison avec ma femme, le téléphone sonne, c’est Laurent Fabius qui me dit de me tenir prêt car je vais recevoir un appel très important. Un quart d’heure plus tard, la sonnerie retentit et j’entends : « Monsieur le Maire, ne quittez pas je vous passe le Président de la République. » Heureusement que Fabius m’avait prévenu sinon j’aurais sûrement répondu quelque chose comme : « Oui et moi je suis le Pape ! »
Et puis j’ai entendu la voix de François Mitterrand qui m’annonçait qu’il me nommait Ministre des Affaires Sociales et de l’Intégration. Non, non, ce n’étais pas une question mais bel et bien une information…
A cet instant, je ressens une sorte de vertige, nous en parlons avec mon épouse qui me pousse et me convainc d’accepter le poste. Ce que je ferai, avec autant d’appréhension que de fierté.
En trois ans, je connaîtrais deux Premiers Ministres, Edith Cresson et Pierre Bérégovoy.
Je garde de cette expérience de Ministre un souvenir contrasté : c’était passionnant mais extrêmement difficile tant la charge de travail était colossale. Physiquement aussi j’ai souffert, j’en veux pour preuve mes cheveux devenus blancs en six mois !
Je garde aussi une certaine amertume et le sentiment d’avoir été un Ministre alibi. Par ailleurs, je n’avais pas les coudées franches, on me confiait énormément de missions mais les moyens qu’on mettait à ma disposition ne suivaient pas tout à fait. Cela dit, François Mitterrand, lui, fut d’un soutien indéfectible. Mais le monarque qu’il était n’avait parfois qu’une vue assez lointaine sur les sujets que nous étions alors…
Pendant trois ans, j’ai donc assumé simultanément mon rôle de Maire et de Ministre. Même si ce dernier poste me prenait tellement que je fus obligé de déléguer mes pouvoirs à mon premier adjoint. C’est un regret, et d’ailleurs les habitants de Saint Coulitz ne se sont pas privés de me rappeler que ma vraie place, c’était avec eux au village, pas sous les ors de la République. Ils avaient sans doute raison, mais voilà, comment refuse t-on une telle opportunité lorsqu’elle se présente à vous ? A fortiori moi qui vient de la brousse…
En 1995, j’achève mon premier mandat de Maire. Et en toute logique je me représente devant les électeurs qui m’élisent de nouveau très massivement.
En 2001, je suis député et vice-président du Conseil Général du Finistère.
En 2002, je me présente aux législatives mais je suis battu.
Et en 2008 s’achève ma carrière politique française.
Cela dit, quand le virus de la politique vous a attrapé il ne vous lâche plus…
Voilà pourquoi je vais me représenter devant le peuple. Oui, mais ce ne sera ni à Saint Coulitz ni en Bretagne ni même en France. Non, ce sera chez moi, au Togo, en 2010 et à l’élection présidentielle. Mon pays -grand comme la Bretagne et peuplé par cinq million d’habitants- a besoin qu’on l’aide pour grandir. Comme beaucoup d’autres pays d’Afrique.
Et moi je veux me rendre utile en essayant de lui faire profiter de toute l’expérience que j’ai accumulée ici en France. Servir les miens après avoir servi la France.
Il y aurait tant à écrire pour évoquer mon parcours…
J’ai été le premier Maire noir de France, j’ai été Ministre, demain je serais peut-être Président du Togo…
La vie est faite de mille rencontres, hasards, chances, opportunités… Chacun appellera cela comme il le souhaite.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que j’ai eu beaucoup de chance. Ce qui m’a si souvent fait penser « Mais pourquoi moi ? ». Qu’avais-je en effet de plus ou de mieux que les autres ?
Je me suis toujours senti très endetté vis-à-vis de la vie. Et vis-à-vis des miens, au pays. Parce que j’ai eu ce parcours extraordinaire, je dois m’en servir pour tenter de redonner un peu de cette chance que j’ai eue à ceux qui en ont le plus besoin. Cette manière de vivre et de penser est peut être très africaine, elle est la mienne tout simplement. Je me sens redevable, voilà pourquoi je vais me lancer dans la course à l’investiture de mon pays. Cela ne fonctionnera peut être pas, je l’ignore, je ne suis pas oracle. Mais au moins j’aurais essayé. Et quoiqu’il arrive, je continuerai à servir les autres comme j’ai toujours tenté de le faire. Chacun ses buts dans la vie, ceux-ci ont toujours dictés ma conduite.
Depuis mon élection à Saint Coulitz, aucun Maire noir n’a plus jamais été élu. Je vous laisse imaginer mon amertume…
Et pourtant, le retentissement de mon élection a été fantastique puisque tous, absolument tous les médias du monde sont venus me voir dans mon petit village ! Las, il faut croire que cela n’aura pas servi à grand-chose…
J’entends parler d’ouverture, de mixité sociale, de modèles républicains… Ces termes-là sonnent bien c’est certain. Mais qu’y a-t-il derrière ?
C’est pour toutes ces raisons que je garde un souvenir assez contrasté de mon incroyable parcours : fier et heureux bien entendu. Mais également quelque peu amer. Si c’était à refaire, je referais la même chose, oui. Mais….Chez moi, en Afrique.
La vie est un grand livre dont on ne connaît jamais le dénouement, à nous d’en écrire les pages. Alors je vais continuer à écrire car tant que j’en aurai la force je me battrai pour ceux qui en ont le plus besoin…










1er maire noir:la vérité
par Anonyme | 22-11-2008
Non,monsieur K.Yamgnane,vous n'avez pas été le premier maire noir de métropole ,ce qui ne gomme pas votre" incroyable parcours "et ne réduit pas vos mérites personnels. C'est Raphaël Elizé,maire de Sablé- sur-Sarthe de 1929 à 1941à qui revient cet honneur,comme le reconnaît François Fillon,maire de cette ville avant d'être 1er ministre et comme le démontrent facilement plusieurs sites sur le Net.D'aileurs,Philippe Bérenger tournera prochainement un film sur la trajectoire remarquable de Raphaël Elizé -résistant,mort à Buchenwald-etdont le titre devrait être: "Premier maire noir".Edifiant,non ? Ce copier-coller parce que j'ai oublié de signer ce commentaire de: Danièle Attuly
Et avant ?
par François Laloe | 06-09-2008
Bonjour Vous ne nous avez pas raconté comment vous avez été "sélectionné" dans votre village natal par un missionnaire. Pourtant, ce ne serait pas moins intéressant.