Jacques Juif

Souvenirs associés
J’ai embarqué en tant qu’appelé de la marine nationale à bord du Jaurreguiberry en 1966. J’avais la fonction d’électricien d’armes et je m’occupais des repères gyroscopiques, c’est-à-dire l’appareil qui permet de stabiliser les canons par rapport aux mouvements de la mer.
Pour le jeune homme de vingt ans que j’étais, cela représentait une formidable opportunité de pouvoir faire le tour du monde. Je n’ai su qu’au moment de mon départ qu’il s’agissait d’une campagne d’essais, mais je ne comprenais pas exactement ce que cela représentait. Des combinaisons spéciales nous avaient été distribuées, mais à bord, la tenue officielle était plutôt le short et les tongs !
Le tir de la première bombe a eu lieu le 2 juillet. Je devais fabriquer de l’hélium pour gonfler les ballons supportant des mires en aluminium, pouvant être suivies par nos radars et nous renseigner sur la direction des vents et la météo à venir en général. Il arrivait parfois que certains tirs soient reportés de plusieurs jours quand les conditions météo ne le permettaient pas.
Nous étions situés à douze kilomètres du point d’impact, et j’étais vraiment très impressionné de voir cet immense champignon, et surtout d’entendre le bruit assourdissant de l’explosion. Après le tir, des avions traversaient l’épais nuage, puis atterrissaient sur le bateau pour être nettoyés par de simples jets d’eau. A cette époque, je n’avais absolument pas conscience des dangers que représentait cette campagne d’essais, bien que dès les premiers tirs, certaines parties du bateau étaient entourées de balises en interdisant l’accès.
Nous n’hésitions pas à nous baigner dans le lagon où avaient explosées les bombes, et nous buvions même de l’eau contaminée puisque l’eau de mer était traitée pour être potable, mais je doute que les effets nocifs des bombes aient été supprimés. Nous étions en confiance dans la mesure où nos supérieurs vivaient de la même manière que nous, et qu’ils ne prenaient pas non plus de précautions particulières.
Quelques heures après l’un des tirs, un énorme orage a éclaté, déversant sur nous une pluie chargée de radioactivité. Je me souviens des nombreux voyants qui clignotaient et des alarmes qui sonnaient de tous les côtés. On nous a demandé d’enfiler notre combinaison le plus vite possible, et nous sommes descendus dans la soute à munitions. Chacun de nous a été contrôlé par un dosimètre, et j’ai pu constater que l’appareil détectait de la radioactivité sous mes pieds. L’ensemble de l’équipage était contaminé, et nous sommes restés groupés dans cette soute pendant plusieurs heures, le temps que le bateau change de direction et s’éloigne de la zone à risque. Nous sommes encore restés un jour en mer, puis nous avons accosté à Papete pour faire nettoyer le bateau. Mes camarades m’ont rapporté que l’équipe de sécurité était directement en contact avec la radioactivité, car ils étaient chargés du nettoyage du bateau au jet d’eau. Le bateau était radioactif à cent pourcent, et je doute qu’un cordon de sécurité et un peu d’eau aient suffi à nous mettre hors de danger. Nous commencions tout de même à nous poser des questions, mais les officiers nous rassuraient en nous disant : « Ne vous en faites pas, il n’y a pas de risque, ce sont des bombes propres. » C’est à partir de là que j’ai pris conscience que nous courrions un réel danger.
Nous sommes allées au centre de repos de Tahiti où nous avons pris des douches, mais aucun de nous n’a passé d’examen.
Nous sommes rentrés à Toulon à la fin de l’année 1966, et je peux dire avec certitude que le bateau était loin d’être décontaminé. Le personnel de l’Arsenal a même refusé de monter à bord tant qu’ils n’avaient pas la preuve que tout danger était écarté.
Quand je repense à toute cette période, je m’en souviens comme d’une époque heureuse où je participais à une mission importante. J’ai la chance d’être actuellement en bonne santé, mais je sais qu’il n’en est malheureusement pas de même pour tous ceux qui ont participé à ces missions. Certains ont payé bien cher leur goût du voyage et leur désir d’aventure.










