Michel Desfontaine

 
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J’avais vingt ans en 1966, et je devais effectuer mon service militaire, mais je n’avais pas envie de le faire dans ma région. Un jour, je vois des affiches indiquant que l’armée française (Mer, Terre, Air) recrute du personnel pour des missions dans le Pacifique. Je me suis immédiatement renseigné auprès des officiers recruteurs, et c’est ainsi que je suis devenu « Engagé spécial outre-mer », incorporé au quatrième régiment d’infanterie de la marine à Toulon.

Au mois de mars, on m’a annoncé que je partais en Polynésie pour une campagne d’expérimentation, au centre expérimental du Pacifique. J’attendais avec impatience l’heure du départ, heureux de découvrir le monde alors que je n’étais même pas majeur. Avant notre départ en avion, nous avons eu un petit cours sur l’atome, et il nous a été demandé de ne pas employer les termes « bombes atomiques », mais « essais nucléaires ».

Après un voyage interminable, nous avons enfin atterri en Polynésie à 2 heures du matin, où nous avons été accueillis par un groupe folklorique, des danseuses de tamouré et des colliers de fleurs multicolores.

Après une semaine à la base d’Arué, j’ai été affecté à mon premier poste à Mururoa. Nous étions cinq ou six dans l’avion, et nous avons eu l’impression d’atterrir au paradis : les cocotiers, la mer, le sable blanc… un véritable décor de carte postale ! Un légionnaire avait même inscrit sur une pancarte « Paris : 20 000 kilomètres » !

Au bout d’un mois, j’ai été transféré à la base avancée de Hao où le CEA (1) fabriquait les bombes. Je travaillais au centre de vie en tant que barman, dans le restaurant où se retrouvaient les officiers les plus gradés et les chercheurs.

J’avais la possibilité de circuler partout, et je pratiquais tous les sports nautiques mis à ma disposition avec un plaisir non dissimulé. J’ai beaucoup apprécié cette période que je vivais comme des vacances où la tenue officielle est la chemise à fleurs, le short et les tongs.

Je discutais souvent avec les chercheurs et les officiers qui venaient boire un verre au bar. Ils me disaient qu’ils préparaient une bombe de deux cents à trois cents fois Hiroshima ! Ça me semblait incroyable, et lorsque je leur disais : « Mais vous allez faire sauter la planète avec ça ! » Ils me répondaient en plaisantant : « Mais pas du tout, ce sont des bombinettes ! »

Ce terme était passé dans le langage courant, et au lieu de commander un whisky-coca, ils demandaient une « bombinette », simple ou double.

Plusieurs jours avant le premier tir, des haut-parleurs nous indiquaient le temps restant avant le jour J. Je me souviens de l’explosion comme d’un soleil se levant sur la mer, et malgré les 450 kilomètres qui nous séparaient du point d’impact, nous avions l’impression d’être tout près. Je n’avais jamais vu une chose pareille et j’ai regretté de ne pas avoir d’appareil photo pour immortaliser cet instant. C’était l’euphorie générale, et j’étais loin de me douter des ravages qu’allaient causer ces essais. Je n’avais pas peur car j’étais entouré de chercheurs, censés connaître les risques de ces bombes qu’ils avaient eux-mêmes confectionné, mais je m’interrogeais néanmoins sur la nécessité d’aller aussi loin pour réaliser de telles expériences.

Le soir, une énorme réception a été organisée pour fêter ce beau succès. J’avais sympathisé avec les pilotes de chasse, et je leur ai demandé si je pouvais monter à bord d’un des avions qui avaient traversé le nuage. Toute cette technologie m’impressionnait, et j’étais curieux de visiter l’intérieur de tels engins. Ils ne pouvaient rien me refuser en ce jour de fête, et j’ai pu inspecter à ma guise l’un de ces avions de chasse qui me fascinaient tant.

J’ai compris bien plus tard que j’avais été en contact direct avec la radioactivité, et pas seulement en montant à bord de l’avion ce soir-là. Les Polynésiens nous fournissaient le poisson qu’ils allaient pêcher non loin de la zone de tir, et je passais la majorité de mon temps libre à faire de la plongée ou du ski nautique dans le lagon où avaient eu lieu les tirs.

Je n’ai jamais reçu aucune consigne de sécurité particulière, mis à part l’interdiction de boire l’eau de la douche, qui était en réalité de l’eau de mer traitée par une centrale électrique.

Il nous était également interdit de divulguer quoi que ce soit à notre famille de nos activités et du lieu où nous nous trouvions. Nos courriers étaient codés, et chaque lettre était relue afin d’être assuré que le « secret défense » était bien respecté.

Trois mois avant mon départ de la base, j’ai commencé à voir apparaître d’importantes tâches sur ma peau, que les médecins ont traitées avec de la teinture d’iode. J’avais des lambeaux qui s’arrachaient, mais je pensais que c’était sans gravité.

Lorsque je suis rentré en métropole, j’ai commencé à avoir de gros problèmes de vue. Après avoir passé plusieurs examens, j’ai su que mes rétines étaient gravement atteintes, et qu’il n’existait aucun traitement pour me guérir. Au fil du temps, ma vision a continué a baissé, et à l’heure actuelle, je suis quasiment aveugle. En conséquence, je suis adhérent depuis plusieurs années à l’A.V.E.N. (Association des Vétérans des Essais Nucléaires) afin que l'Etat Français reconnaisse les conséquences sanitaires graves des essais nucléaires  dans le Pacifique, comme l'ont fait les USA, le Canada, l'Australie et la Grande-Bretagne.

(1)     Commissariat à l’Energie Atomique

 

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