Christophe Kempé
Souvenirs associés
Il n'y a pas encore de souvenirs associés.Je suis devenu joueur de handball professionnel en 1995. Depuis 1996, je joue pour le club de Toulouse au poste de pivot. Le pivot, c’est en quelque sorte celui qui libère des espaces pour ses attaquants tout en empêchant les adversaires de bloquer ces mêmes attaquants. Le pivot place ses attaquants sur une rampe de lancement, en position idéale pour marquer. C’est un poste extrêmement physique, comme en atteste mon gabarit, 1,93 mètre pour 100 kilos.
Je compte un peu plus de 160 sélections avec l’équipe de France.
Les jeux de Pékin furent mes tous premiers. Et rien que d’y participer fut déjà un rêve. Alors remporter le titre…
En juin de cette année 2008, nous avons disputé à Paris un tournoi de qualification pour les JO. C’est là que l’entraîneur nous a dit que, sauf blessures de dernier moment, ceux qui jouaient aujourd’hui seraient ceux qui iraient à Pékin.
C’est finalement à la mi-juillet -trois semaines avant les jeux- que j’ai officiellement su que je serai de l’aventure. Le rêve pouvait commencer…
Nous étions quinze joueurs en Chine. Un match se jouant à sept joueurs -dont un gardien- tous les postes étaient doublés pour suppléer d’éventuels blessés (A propos de blessé, c’est ce qui arriva à notre camarade Jérôme Fernandez dès le début du tournoi. Malgré tout, Jérôme n’est jamais sorti du groupe, bien au contraire, il fut même le premier de nos supporters tout au long de la compétition).
A mon poste de pivot, je n’étais pas le numéro un mais le remplaçant de Bertrand Gille. Cela fait des années que c’est ainsi mais je n’en ai jamais nourri la moindre aigreur. J’ai beau être un sportif de haut niveau -donc forcément individualiste- ma philosophie fait toujours passer le collectif avant ma pomme. Ainsi, je ne me vis pas en doublure qu’on utilise de temps à autre, non. Mon rôle, c’est plutôt de maintenir une saine pression, d’encourager et de motiver Bertrand pour que son rendement sur le terrain soit toujours meilleur. Nous ne sommes pas ennemis et pas vraiment concurrents non plus. Nous sommes amis et notre relation est avant tout fondée sur l’émulation et le respect mutuel. Lui et moi, comme tous nos camarades, nous tirons dans le même sens, nous sommes à Pékin pour la même chose : devenir champions olympiques. Le reste, les aigreurs, les ego… N’ont pas leur place dans notre groupe. Nous sommes une bande d’amis qui prennent leur pied à jouer et à remporter des titres ensemble. C’est aussi cela le secret de notre réussite. Etre sérieux dans notre travail mais sans jamais se prendre au sérieux. S’amuser tout en étant concentrés et solidaires. Un peu à l’instar de l’équipe de France qui remporta la coupe du monde de football en 1998 : De l’avis général, cette équipe-là n’était pas la plus forte de la compétition. Mais les bleus étaient avant tout une bande d’amis tous tendus vers la même quête du Graal. C’est sans doute cela qui fait la différence entre une bonne équipe et une équipe redoutable : ce petit supplément d’âme qui nous fait sentir bien ensemble et invulnérables.
Peu de temps avant que ne commence la compétition, le président de la république est venu voir « ses » athlètes au village olympique. Lorsqu’il est venu vers moi, je lui ai dit : « Président, je vous donne rendez vous à Paris à la fin du mois d’août. Et vous verrez, nous serons champions olympiques et nous vous apporterons la médaille ! »
Ce n’était pas de la prétention de ma part. C’était davantage un clin d’œil souriant même… Même si au fond de moi, derrière les rires de circonstances, je croyais fermement en ce que je disais.
A pékin, notre parcours s’est déroulé en huit matchs de soixante minutes : cinq de poules qualifiant pour les quarts de finale et les trois derniers. J’ai joué la moitié des rencontres et marqué cinq buts. Dont la finale au cours de laquelle je suis entré en jeu à la fin de la première mi-temps et au milieu de la seconde.
Les deux matchs les plus durs furent le quart contre la Russie et la demie contre la Croatie.
Il faut dire que l’équipe de France avait été traumatisée par les Russes qui l’avaient battu quatre ans plus tôt aux JO d’Athènes. Le spectre d’un nouvel échec était bien présent ce jour-là. Et la pression maximale. Mais après une rencontre très tendue, nous avons gagné notre billet pour les demi-finales. Le match contre les Croates fut également très difficile. Face à nous, les champions olympiques en titre, rien que cela. Mais au terme d’un match maîtrisé, nous nous sommes qualifiés pour la grande finale.
Notre ultime adversaire est l’Islande. C’est une vraie surprise même si aucune équipe parvenue à ce stade de la compétition n’est là par hasard.
Je suis confiant, serein.
Au fil des matchs, le groupe s’est encore plus resserré. Sans prétention aucune, nous nous sentons très forts. Pas invulnérables -ce serait presque une faute professionnelle- mais solides, biens dans nos têtes et dans nos corps.
Je me sens et nous sens bien, oui. D’ailleurs, la veille de la finale ma nuit est peuplée de rêves et d’images positives, uniquement positives. Je suis certain que nous allons gagner, je le sens, il ne peut plus rien nous arriver.
Arrive alors le grand jour, le dimanche 24 août 2008, l’ultime de ces jeux de Pékin.
Dans le couloir qui nous mène à l’arène, je ne regarde pas nos adversaires, je reste concentré sur moi, sur l’équipe. Nous pénétrons sur le terrain puis nous nous mettons tous en cercle, serrés les uns contre les autres et nous crions « Tous ensemble ! ». J’ai trouvé ce petit gimmick quelques temps plus tôt dans le bus, c’est devenu notre cri de guerre en quelque sorte, celui qui nous soude encore plus en faisant circuler les énergies.
Alors le match commence. Comme je l’évoquais plus haut, je ne le débute pas, c’est le choix de l’entraîneur et moi, bien entendu, je respecte ses consignes. Sur la touche, je suis extrêmement concentré sur la partie, je vibre presque autant que si je jouais. Je regarde mes copains, je les sens bien, ils sont en place, ils tiennent parfaitement leur rôle et la tactique prévue par notre entraîneur Claude Onesta. Tout se déroule comme prévu, voire encore mieux que prévu. Les Islandais ne nous mettent jamais vraiment en difficulté, nous tenons le match et imprimons le rythme.
A la fin de la première mi-temps, je rentre en jeu. Puis l’arbitre siffle la pause. Temps de repos et retour sur le terrain. Dans le stade il règne une ambiance de feu, notamment grâce à la colonie de supporters tricolores dans laquelle se sont fondus beaucoup d’athlètes venus cette fois en spectateurs puisque leurs épreuves à eux sont terminées. Cette communion-là est magnifique. J’ai beau me méfier des poncifs, ce jour-là on pouvait réellement parler de « La grande famille du sport ».
La seconde mi-temps reprend sur le même rythme que la précédente. Plus les minutes s’égrainent et plus je sais que le titre ne peut plus nous échapper. J’aimerais me laisser davantage aller, profiter de la fête, mais je ne peux pas, le match n’est pas terminé et je vais bientôt rentrer.
Et puis c’est le coup de sifflet final.
Ce que j’ai pu alors ressentir dépasse les mots et l’entendement. Une explosion de joie, une délivrance, un état de grâce, une folie collective… Inimaginable.
Tout le monde sautait dans tous les sens, mes copains hurlaient de joie, dansaient, chantaient, pleuraient, s’étreignaient… Une autre dimension, nous venions tous de basculer dans une autre dimension.
Les moments les plus forts pour moi furent sans doute ceux-ci : d’abord au moment de monter sur le podium, nous nous sommes tous tenus par la main et nous avons adopté la positions des surfeurs, genoux fléchis. Cette image-là de cette bande de copains rigolards et un peu fous a fait le tour du monde. Le second moment qui me bouleversa, ce fut quand la marseillaise retentit dans le stade tandis que le drapeau français était hissé. C’est là que j’ai vraiment commencé à réaliser que nous étions champions olympiques. Là que j’ai été submergé de bonheur et de fierté. Bien entendu, ces moments-là comptent parmi les plus importants de ma vie, après la rencontre de ma femme et la naissance de notre premier enfant.
Les heures qui suivirent furent incandescentes, nous ne touchions plus terre, ivres de bonheur et… Sans doute aussi d’autre chose d’ailleurs !
Puis vint l’heure de rentrer en France. J’étais loin d’imaginer ce qui m’attendait…
Un peu comme les footballeurs que j’évoquais plus haut, nous avons également eu droit à notre descente des Champs-Elysées. Bien sûr il y avait moins de monde pour nous acclamer -pourra-t-il seulement y en avoir davantage un jour ?- mais cette communion avec le public fut merveilleuse. Nous n’étions pas les seuls sportifs ce jour-là ; beaucoup des athlètes qui avaient participé aux JO étaient présents. J’ai trouvé très bien que nous soyons tous ensemble et mélangés. Cette notion de solidarité sportive me parle et me touche beaucoup. Nous n’exerçons pas dans les mêmes disciplines, nous n’avons ni les mêmes revenus ni les mêmes palmarès mais qu’importe, le sport doit rester au dessus de toutes ces considérations-là.
C’est d’ailleurs tous ensemble et dans cet esprit-là que nous avons ensuite été reçus à l’Elysée par Nicolas Sarkozy, accompagné pour l’occasion de Roselyne Bachelot et de Bernard Laporte.
J’ai été fier et honoré d’être reçu par le chef de l’Etat. Ce n’est évidemment pas tous les jours qu’une telle chose vous arrive. Alors oui bien sûr je fus très sensible à cette reconnaissance de l’état français, après tout nous nous battons pour nos couleurs aussi. Et pour faire vibrer l’ensemble du pays !
Pour autant, ce n’est pas le moment qui m’a le plus bouleversé. Lorsque je repense à cette cérémonie, ce sont des images de joie et pour tout dire de franche rigolade qui me viennent en tête. Pas le protocole ou les ors du palais.
Il faut dire que nous étions plutôt en forme ce jour-là... Nous avons notamment porté Roselyne Bachelot qui est elle-même partie dans un mémorable fou rire. Quant au président, il eut un petit mot pour tout le monde. Lorsque ce fut à mon tour de lui être présenté, je lui ai directement mis la médaille autour du coup ! Je savais que le cliché serait abondamment repris et que, de ce fait, cela ne pourrait que servir l’image de notre sport, un sport de plus en plus suivi, certes, mais dont la notoriété et la visibilité sont sans commune mesure avec les plus connus. Après moi, tous les autres ont voulu faire pareil pour emporter la même photo souvenir avec le président !
Après cela, j’ai dit au chef de l’état : « Vous vous souvenez de ce que je vous avais dit lorsque vous étiez venus au village ? Eh bien voilà, c’est fait, on est champions olympiques, regardez, on l’a cette fameuse médaille ! »
Après l’Elysée, la fête s’est prolongée au Fouquet’s où nous étions conviés pour l’apéritif.
C’était très sympathique de se retrouver là tous ensemble bien sûr, mais là encore ce n’est pas le lieu ou le prestige de ce dernier qui m’a la plus marqué, non. Ce qui m’a vraiment touché, c’est cet homme qui est venu vers moi alors que j’étais sur le trottoir de la plus belle avenue du monde. Il avait une cinquantaine d’années et semblait porter toute la misère du monde sur ses frêles épaules. On sentait qu’il n’avait pas dû avoir une vie facile. L’homme s’est approché, il a regardé ma médaille, l’a touchée puis a dit : « Je vous remercie du fond du cœur pour toute la joie que vous m’avez apporté pendant ces trois semaines. »
J’ai été extrêmement touché par ces mots. Car s’il y a un sens à tirer de toute cette aventure magnifique, il est assurément dans ce partage-là pour moi.
Ce que l’équipe de France a réalisé, c’est fantastique. A titre personnel, je suis très fier et bien plus qu’heureux d’avoir -non pas accompli mon rêve- mais d’être allé bien au-delà de ce dernier. Jamais je n’aurais jamais imaginé pouvoir vivre de telles émotions, jamais.
Depuis tout gamin, je rêvais de pouvoir un jour participer aux JO. Alors les remporter…
Cette médaille d’or a bien sûr changé ma vie.
J’ai gagné en confiance, en assurance et en notoriété. Malheureusement, j’ai maintenant moins de temps pour moi, pour mon travail comme pour ma famille et mes proches. Les sollicitations sont très nombreuses et je ne les refuse pas car rien n’est plus important pour moi que de partager. Que ce soit avec le premier personnage de l’état comme avec ma boulangère ou le facteur, je ne fais aucun distinguo.
Un tel évènement bouleverse une vie bien sûr. C’est un flot, un torrent de bonheur qui vous tombe dessus. C’est magnifique et enivrant. Cela rajoute encore un peu de pression également : un titre de champion olympique -plus que n’importe quel autre- il faut en être digne. Vis-à-vis de soi d’abord. Puis sportivement parlant. Enfin, on se doit d’être à la hauteur, humainement parlant, avec toutes celles et ceux qui viennent à notre rencontre.
Il faut veiller à ne pas se laisser griser. Ne pas se prendre pour un autre non plus, ce n’est « que du sport » après tout. Pour cela, l’entourage est primordial. Comme le travail, les trois heures trente d’entraînement quotidien et les matchs du week-end.
Le sport de haut niveau est extrêmement contraignant. Il peut aussi être très aléatoire, je pense ici aux blessures ou aux méformes. Il faut sans cesse se battre, se dépasser et prouver sa valeur. Rien n’est jamais acquis. Rien sauf…. Ce titre de champion olympique que mes copains et moi avons décroché un jour d’août 2008 à Pékin !
J’espère pouvoir encore jouer trois ou quatre ans au plus haut niveau.
Quant aux JO de Londres en 2012… J’adorerais évidemment ! Seulement voilà, j’aurai alors trente-sept ans, autant dire un âge canonique pour un handballeur professionnel ! Mais qui sait, rêver ne coûte rien, la preuve : j’ai rêvé et j’ai obtenu plus, tellement plus que dans mes rêves les plus fous !









